The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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La défense des opprimés, ou de la publicité au carré

Un journaliste du site de réclame www.jeuxvidéo.fr, sous couleur d’émission critique (c’est-à-dire alimentée par des interviews, etc.), fait la publicité de sa future publicité pour un petit jeu inconnu à venir.

« C’est, je crois, le genre de constatation que faisait déjà Kraus. Le pouvoir de plus en plus grand qui est exercé par la presse dans le domaine de la culture pourrait bien reposer sur une usurpation de fonction. Il s’agit de contribuer à faire acheter et vendre le mieux possible des produits qui ressemblent de plus en plus à tous les autres, mais il est essentiel que tout cela se passe sous le déguisement d’une contribution majeure apportée à la culture elle-même.
Pour remplir une fonction culturelle proprement dite, il faudrait que les médias soient capables d’effectuer un véritable travail critique d’évaluation de ce qui parait, d’aider le lecteur à distinguer l’essentiel de l’accessoire et le durable de l’éphémère, de défendre ceux qui ont le plus besoin d’être défendus, de faire connaître ceux qui ont le plus de difficulté à obtenir la reconnaissance et qui sont souvent aussi ceux qui le mériteraient le plus, etc. Mais il est facile de se rendre compte que le système fonctionne d’une façon qui n’a à peu près rien à voir avec ce genre de finalité, qui est même, de son point de vue, tout à fait incongrue. Il ne s’agit pas du tout d’essayer de rendre, autant que possible, à chacun ce qui lui est dû, mais uniquement de faire vendre ce qui est le plus vendable et de faire vendre encore mieux ce qui se vend déjà tout à fait bien. « Il y à aujourd’hui, dit Bourdieu, une « mentalité audimat » dans les salles de rédaction, dans les maisons d’éditions, etc. » [1]. Le marché est désormais reconnu comme « instance légitime de légitimation ».
Le résultat de cela est une inversion de la formule que les Américains utilisent pour caractériser le sacerdoce journalistique : « Réconforter ceux qui vivent dans l’affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort ». C’est une inversion qui avait été déjà soulignée, elle aussi, par Kraus. Ce dont il s’agit aujourd’hui est plutôt : « Accabler de préférence ceux qui connaissent déjà les pires difficultés et dont on sait qui personne ne les défendra, et réconforter constamment ceux qui vivent déjà dans le plus grand confort, autrement dit, passer le plus clair de son temps à consacrer des gens déjà consacrés, à essayer de faire passer les plus puissants pour des marginaux et des persécutés et les persécutés pour de véritables puissants, etc. ». [2]

vendredi 20 avril 2012


[1Bourdieu, Sur la télévision, p. 8

[2Jacques Bouveresse, Bourdieu, savant et politique, IV, Les médias, les intellectuels et le sociologue, Le journalisme avant et après Bourdieu, Marseille, Agone, 2003, pp. 91-92

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