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jeudi 15 novembre 2007

Economie de marché, fais moi rêver !

Si la presse spécialisée contribue largement à maintenir le jeu vidéo sur le seul plan des rythmes publicitaires, d’autres s’y mettent aussi et de façon plutôt contradictoire : c’est en effet le cas pour "Libération" et son "analyse" du très actuel "Assassin’s Creed".

Économie de marché, fais-moi rêver !

Sur la couverture du Libération d’aujourd’hui, jeudi 15 novembre 2007, on remarque, tout en haut à droite, l’image d’Altaïr (dans une posture pleine de modestie), le héros très attendu d’Assassin’s Creed, produit et distribué par Ubisoft et vendu quelques 70 euros sur X-BOX 360 et PS3. On se dit alors (en mettant bien sûr de côté les accusations faciles d’opportunisme, selon lesquelles il pourrait exister des intérêts peu journalistiques à parler d’un jeu aussi attendu le jour de sa sortie…):chouette, voilà un journal qui va causer du jeu vidéo, s’essayer à une variation libre et critique à propos d’un jeu censé « redéfinir le genre action/aventure sur les consoles de prochaine génération » [1]. Autrement dit, le jeu est présenté par la firme Ubisoft comme susceptible d’ajuster, par sa valeur même, les attentes des joueurs et ses propres intérêts. On se presse jusqu’à l’article et on espère une critique de ce prétendu ajustement. Mais là, - on est un peu refroidi.

On y apprend en effet qu’Assassin’s Creed est un jeu évènement. Non pas de ces évènements artificiels, préparés longtemps à l’avance par des campagnes publicitaires d’autocongratulation éhontée, mais bien un évènement réel : « On n’est pas devant un jeu comme les autres » [2]. On croit l‘auteur de l’article sur parole. Cependant, les raisons invoquées laissent perplexe : elles dressent en effet un portrait caricatural du personnage, enfermé dans une virilité banale, mais vendeuse (« maître assassin », « devenu trop arrogant et trop égoïste », « déchu » etc. bref, l’image originale (surtout du côté de chez Ubisoft) du tueur félin, mystérieux et taciturne) et décrivent une mise en scène égocentrée et grandiloquente, banalement hollywoodienne, mais vendeuse (« Il arrive […] à cheval, par les montagnes. Il s’arrête sur une corniche qui surplombe la ville », « il grimpe […] sur le clocher et se place au-dessus de la croix », « il domine la ville médiévale », etc.). Mais bon, tout ça est peut-être davantage l’effet de l’écriture de l’auteur de l’article que de la mise en scène du jeu elle-même. On continue.

Ce qu’on apprend ensuite, c’est que le libre-échange c’est quand même bien (au point qu’on se demande si l’auteur ne confond pas "libération " avec "libéralisation "). Triple éloge du libre-échange : au travers d’un bref rappel de la belle carrière de M. Désilets (le libre-échange ou comment accomplir son humanité) ; au travers de la communication entre les nations et les personnes que favorise le modèle de l’entreprise néoclassique (le libre-échange ou comment instaurer la paix) ; au travers d’un rappel de la majesté des valeurs fondamentales du libre-échange (le libre-échange ou comment réaliser l’universel).

En effet, le réalisateur du jeu est entré dans le monde du jeu vidéo « un peu par hasard », alors « motivé par des aménagements fiscaux pour le secteur du jeu vidéo », en intégrant la firme multinationale Ubisoft qui emploie sans discrimination, en vue de la réalisation du meilleur, des personnes qui croient « en différentes choses ».

C’est beau, c’est magique, c’est le paradis sur terre : on voyage, « on rit ensemble, on s’engueule, on travaille et on finit par faire une œuvre ensemble ». C’est qu’Ubisoft dirige en vue du meilleur, c’est une firme qui fait œuvre dans tous les sens du terme : elle offre du travail, elle offre des œuvres à l’humanité parce qu’elle est commandée par un seul objectif : créer. Pour Assassin’s Creed, M. Désilets « a reçu un mandat de la maison mère […] : redéfinir le genre action/aventure sur les consoles de prochaine génération ». Cette philanthropie créatrice se retrouve d’ailleurs dans le jeu lui-même : « En appuyant sur la touche X, le joueur cabre le cheval. Comme ça, pour rien ». Face à tant de cohérence, on ne craint pas de se crouter les genoux devant le modèle de la firme néoclassique !

Le libre-échange semble donc représenter le moyen naturel et nécessaire grâce auquel l’unification des peuples ne consiste pas à réduire l’altérité avec violence, quand d’autres « font la guerre parce que leur livre est différent de celui des autres ». L’altérité, ou mieux, la diversité, le libre-échange la réclame comme un don et la préserverait comme un trésor. L’article intitulé « Le croisé des mondes » fait, en dernière instance, l’éloge de la diversité, entendue comme synonyme de tolérance. Assassin’s Creed est donné à penser comme le héraut de la tolérance : engendré par une équipe disparate, elle-même constituée par une firme multinationale, le jeu se déroule dans un contexte de conflits théologicopolitiques qu’il ne s’agit pas de résoudre, mais de dépasser en prenant, comme Altaïr, recul et hauteur, en se dégageant pour mieux voir l’absurdité du monde des hommes afin d’agir ensuite pour le meilleur, c’est-à-dire l’universel. Les vertus du libre-échange sont des valeurs en soi : les idées de diversité, de mobilité, d’excellence et de liberté qui procèdent des théories néoclassiques et qui s’incarnent dans le modèle de l’entreprise multinationale libérale sont autant de chance pour l’homme de réaliser l’accord entre universalité et diversité…
Il n’est pourtant pas bien sûr que la diversité que promeut l’économie de marché, et qu’elle accepte comme une donnée, corresponde a quelque chose comme la diversité politique. Cette confusion entre économie et politique que suggère l’article, ou plutôt cette vision de l’économie néoclassique comme forme suprême de l’action politique est la négation même du politique (on repense aux Gremlins 2 de Joe Dante qui se déroule dans le gratte-ciel d’une multinationale, censée travailler pour le futur même de l’humanité, cependant isolée de l’espace public et finissant par engendrer des monstres qui risquent de détruire l’espace public...).

Dans le monde du jeu vidéo, cela se traduit par une confusion entre rythmes publicitaires (autopromotion d’intérêts que l’on a intérêt à faire passer pour universels) et rythmes de la création (ajout de possibles réels à l’humanité). Cela se traduit par un éloignement du jeu avec quelque chose comme la culture. On est déçu.

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Notes


[1Libération, fournée du 15/11/07, « Le croisé des mondes », citation de Patrice Désilets, réalisateur du jeu

[2Toutes les citations sont tirées de l’article