The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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samedi 24 décembre 2011

Et il est où le bon joueur à son éditeur ?

De l’amant comme animal de compagnie en terrain vidéoludique

Le PC n’a plus la cote auprès des éditeurs. Faute au piratage paraît-il [1]. Il faudrait désormais se tourner vers les consoles, porteuses de bien plus d’espoir pour la juste rémunération des « ayants droit » (ceux qui ont le droit de gagner de l’argent avec la passion des autres). Que le retour des éditeurs vers les consoles de salon soit appuyé par des raisons économiques, cela semble indubitable. En effet, qu’il soit plus profitable de sortir un titre sur un support où il a peu de chance d’être piraté semble n’être que du simple bon sens. Pourtant, cela implique beaucoup d’autres choses et, mine de rien, le jeu sur console implique un certain rapport de soumission qui ne va pas sans poser de problème. Que la plainte de l’UFC que choisir soit fondée en droit, ce sera à un tribunal d’en décider (n’en déplaise au président du SELL [2], mais que cette association soit de plus en plus soumise à des plaintes de joueurs, c’est cela qui est surprenant. Qu’est-ce qui fait que l’on porte plainte ? Qu’est-ce qui, dans la forme qu’a prise le marché du jeu vidéo aujourd’hui, le rend à ce point insupportable ? Car, en apparence, la situation est idéale ! On a d’un côté des personnes qui vendent des jeux vidéo, et de l’autre des personnes qui veulent jouer à des jeux vidéo. Ils avaient tout pour s’entendre, que font-ils au tribunal ?

Ce que reproche l’association, c’est, entre autres, le manque de transparence de certains éditeurs (Codemasters, Warner, THQ et Bethesda) et revendeurs (Micromania, Fnac Direct et Game) de jeux vidéo.
Cette attitude, nous pourrions la formuler en quelques commandements rigolos issus de la pure tradition humoristique des “ayants droit” (ceux qui ont le droit de faire de l’humour) :

I — Tu joueras où on te dit de jouer

Une chose tout à fait remarquable dans l’univers du jeu vidéo est qu’il fonctionne pour une bonne partie autour de bloc clairement identifié. Ces blocs s’articulent autour d’un support spécifique et autonome : xbox360, PlayStation 3, Wii, et PC [3]. Alors, bien sûr chacun de ces supports n’est pas qu’un support, pour chacun d’entre eux, il s’agit plus d’un petit univers que d’un bête assemblage de composants électroniques. Ainsi la Xbox et la PlayStation 3 ont clairement fait le choix de la connectivité, des réseaux sociaux et du jeu en ligne, alors que la Wii, elle, fonctionne autour d’un matériel un peu plus spécifique qui empêchait jusqu’à il y a peu de porter ses jeux, dans leur concept même, vers d’autres supports. C’est pourquoi une chose aussi simple que de pouvoir jouer sur Xbox et Ps3 le jeu que l’on a acheté n’est tout simplement pas possible. Passage à la caisse obligatoire. On pourra tout de même s’étonner de cette pratique, alors que dans le domaine du cinéma on ne rencontre aucune difficulté pour regarder un film quelque soit le support, platine de salon, pc ou même mac... Pourquoi cela n’est-il pas possible dans le jeu ?

II — Tu joueras comme on te dit de jouer

Cela à des conséquences sur les pratiques mêmes des joueurs. C’est-à-dire que même lorsqu’on a choisi son support et une fois passé à la caisse, il n’est pas possible de jouer comme on l’entend. Il n’est par exemple plus possible de jouer à certains jeux sans être connecté. Le fait d’acheter un jeu vidéo est en quelque sorte un engagement à posséder une connexion internet alors qu’il n’existe pas nécessairement de relation entre les deux

III — Tu joueras à ce à quoi on te dit de jouer

De manière plus étrange, il n’est pas possible de modifier le jeu que l’on vient d’acheter si celui-ci n’a pas été prévu pour. Même si les pratiques entre éditeurs divergent, l’impossibilité de faire tourner sur console un code qui n’a pas été approuvé par le constructeur fait qu’il est impossible de jouer à toutes ces modifications de jeu — qui parfois deviennent de véritables jeux à part entière

IV — Tu feras la démonstration de ton innocence

Montrer patte blanche, voici plus ou moins ce qui est demandé au joueur. Et pour vérifier que celui-ci est dans son bon droit, les dispositifs de surveillance et de protection se multiplient.
Mais cette suspicion qui pèse sur le joueur, est-elle encore supportable ? Il semble que non. Et le vieillissement de la population des joueurs ne doit pas y être pour rien.

V — Ton jeu, jamais tu ne prêtera ni ne revendra (version moderne du « tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain »)

C’est un peu la pratique scandaleuse à la mode en ce moment. Les « online pass » ou autre artifice dont il est tellement absurde de chercher une raison valable, tant cela choque nos intuitions (comme le fait très justement remarquer le journaliste de Gamekult. J’ai acheté quelque chose, il m’appartient, je peux donc le prêter, le louer, etc.). Mais ce n’est pas grave parce que, finalement, cette histoire est une grande histoire d’amour entre un joueur et un éditeur. Il s’agit de créer un univers de jeu autour de ce dernier. Cette ânerie-là, on la doit au président du SELL, James Rebours, dans cette interview à Gamekult. En fait, lorsqu’on lit sa réponse on est pris d’un petit frisson tant les termes sont pervers. Alors par amour de l’humour, voici la relation amoureuse telle que conçue par le président du SELL : « Il y a des modèles différents en matière de jeux ou d’applications. Prenez par exemple les jeux iOS chez Apple : les jeux sont rattachés à un compte nominatif, et vous en êtes le propriétaire. Entre joueur et éditeur, on est alors dans une relation proche, et pour garder les joueurs dans son univers de jeu, cela passe par ce type de schéma : nous savons que nous sommes en relation avec telle personne, et on veut être certains de continuer avec elle... » coercition à tous les étages, tu restes dans MON univers de jeu.

Toujours dans la même interview, le journaliste (pris d’une crise de bon sens ce jour-là) fait tout de même remarquer que, même sur ce plan-là, celui de la relation intime, empêcher l’autre de faire ce qu’il veut par la mise en place d’un dispositif technique de flicage, ne correspond pas tout à fait à la représentation commune du couple... On pourrait le vérifier de manière expérimentale, et l’on constaterait sans doute que la mise en place d’une ceinture de chasteté - même numérique - dès le premier rendez-vous, au nom de l’amour, conduit plus certainement à la gifle sans suite, qu’à une relation torride et durable. De toute façon, il reste l’argument de poids, l’arme nucléaire du débat sur la sécurité : le piratage. En clair : tu ne sortiras pas d’ici, ferme ta gueule, dehors y’a du danger.

M. Rebours, cessez de mélanger amour et politique, c’est dégueulasse ! et c’est quand même mieux de faire les choses dans l’ordre !

il faudrait presque dire, et redire tant l’inverse est ancré dans les mentalités, que ce n’est jamais que du jeu vidéo. Cette pratique est le lieu d’un intense jeu économique, social et politique. Au sein du jeu vidéo se joue quelque chose qui n’est pas de l’ordre du vidéo ludique, pas simplement en tout cas. Et ça, n’importe quel joueur en est conscient lorsqu’il fait remarquer qu’aujourd’hui, on ne fait que des FPS parce que ça marche. L’économique a bien une prise directe sur le vidéo ludique. Dans un autre registre, politique celui-là, ce que démontre la plainte de l’UFC que choisir c’est qu’il existe entre joueur et éditeur une relation de pouvoir. Et que c’est ce dernier qui a la capacité de faire faire au premier ce qu’il entend : c’est précisément cela qui est devenu insupportable.

La riposte policière des éditeurs est tout à fait symptomatique de l’époque. Le fait que l’on pirate les jeux en masse montre très bien qu’un acteur du marché ne joue plus son rôle de garant de la bonne conduite des contrats, et cet acteur c’est l’État. C’est en effet à lui de veiller à ce que les uns et les autres tiennent parole, remplissent leur part du contrat. Devant cette défaillance, les éditeurs ont décidé de faire eux-mêmes la police, et avec Hadopi, ils sont à deux doigts d’être la justice. (Il est question en effet, de ne plus avoir recourt à un juge pour constater l’infraction que constitue le piratage, mais que la seule parole de l’ « ayant droit » suffirait à prouver l’infraction. Au coupable présumé ensuite de faire la démonstration de son innocence — si on lui en laisse l’occasion.)

En clair, il y a rupture du deal entre joueur et éditeur. Ce deal était celui-ci : « j’accepte de payer pour jouer à ton jeu, j’accepte même d’y jouer sur le support de ton choix puisqu’il me faut choisir, mais en échange, tu me permets d’y jouer autant de temps que je veux et comme je veux, et s’il me vient l’idée de le prêter ou de le revendre, tu ne viendras pas me poser de question ». Alors oui, c’est un deal très libéral en un certain sens, l’intervention de l’état est très limité, son rôle étant juste de s’assurer que l’argent passe bien d’une main à l’autre et que, à la suite de cet échange, et l’un et l’autre jouissent comme ils l’entendent de leur nouvelle acquisition. Il serait assez étrange par exemple que les éditeurs ne puissent pas réutiliser l’argent gagné par la vente des jeux comme il leur plaît. On pourrait s’amuser à imaginer toutes sortes de contraintes que l’on pourrait attacher à l’utilisation de cet argent. Ainsi, on pourrait exiger qu’il ne puisse pas en faire don, de la même manière qu’on retire — avec les online pass — la possibilité au joueur de faire don du jeu à un ami.
Il y a de nombreuses autres conséquences à un tel comportement, je ne prendrais pour seul exemple que la difficulté que nous rencontrerions à jouer sur émulateurs à des jeux PlayStation ou Nintendo 64 si ces consoles avaient été dotées des mêmes dispositifs...

La conséquence de tout cela est qu’il faudrait non pas réviser, une fois de plus, et augmenter le dispositif légal qui encadre le jeu vidéo — à ce titre il est assez drôle de voir les mêmes qui réclament de l’indulgence vis-à-vis de leur travail et en appeler au « sens des réalités », accepter en même temps que la puissance publique soit mise au service des éditeurs pour réclamer leur dû [4] —, mais bien plutôt de se poser la question du rôle que joue le jeu vidéo dans l’espace public, et de celui que l’on souhaite le voir jouer. À cette question, on peut répondre au moins deux choses : la première que l’on s’en fiche qu’il s’agit d’un bien de consommation, au même titre qu’une cuillère à café et dans ce cas les éditeurs sont libres d’en faire ce qu’ils veulent, c’est une affaire entre eux et le consommateur, ou alors on pense que le jeu vidéo est un bien culturel, et en cela, qu’il a vocation à être accessible, ouvert et partageable, en conséquence de quoi il faudra penser, inventer, la politique publique qui va avec.

Déclaration universelle des devoirs des "ayants droit"

Enfin, on pourrait, toujours pour rire - rappelez-vous ce n’est que du jeu vidéo -, élaborer une table de la loi pour les "ayants droit" (ceux qui feraient bien de respecter le droit de temps en temps) :
- Tu finiras ton jeu avant de me le faire payer ou de préparer de très rentables DLC (entendre : "retire les bugs avant la sortie")
- Tu ne brideras pas les fonctionnalités de manière arbitraire ( il n’est pas indispensable de passer par internet pour un jeu solo)
- Tu me laisseras donner mon jeu si ça me chante (l’occasion, le prêt et le don ne sont en rien liés au piratage)
et après ce que nous a fait EA avec son StarWars j’ai presque envie d’ajouter :
- Tu rémunèreras tes bêta-testeurs (tout travail mérite salaire)

Image de l’article : "Leashed" by TimOve

par Eidolon

Messages

  • Avec le nombre d’infos dont dispose un éditeur quand on s’enregistre sur son site (nom, adresse, date et lieu de naissance, email, coordonnées bancaires), il a les moyens d’exercer le pouvoir pénal que l’État lui laisse avec Hadopi.

    Puisque seule la parole de ayant droit vaut quelque-chose, on peut dire que je joueur navigue dans un univers qui le possède de fait.

    Il faut que le jeunesse prenne conscience de ça !


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Notes


[2Interview du président du SELL le 1er décembre 2011 note : notons que dans un lapsus incroyable — et non relevé par le journaliste — celui-ci dénonce non pas le manque d’objectivité, ou le manque de rigueur, mais bien la pertinence de l’étude ! Cette pertinence est scandaleuse en effet...

[3Alors que dans le cas du cinéma, par exemple, on s’attache aux oeuvres d’un réalisateur, ou en littérature à un genre.

[4Ils oublient par exemple que l’on ponctionne une partie de vos sous à chaque fois que vous achetez un support vierge et que cet argent est ensuite redistribué à ceux que vous allez peut-être soplier (cf. Le Monde.fr)