The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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vendredi 6 avril 2012

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La pratique de l’analogie

Il existe dans les milieux, j’aimerais dire et je dis : intellectuels (mais je pense aux milieux littéraires) un préjugé favorable à l’égard de tout ce qui est une entorse aux mathématiques, à la logique et à la précision ; parmi les crimes contre l’esprit, on aime à les ranger au nombre de ces honorables crimes politiques où l’accusateur public devient en fait l’accusé. Soyons donc généreux. Spengler pense « à peu près », travaille à coup d’analogies : de la sorte, en un certain sens, on peut toujours avoir raison. Quand un auteur veut absolument donner de fausses dénominations aux concepts ou les confondre, le lecteur finit par s’y habituer. Il n’en faut pas moins maintenir, au minimum, un code, une relation quelconque, mais univoque, entre le mot et la pensée. Or cela même fait défaut. Les exemples cités, choisis sans chercher bien loin entre beaucoup, ne sont pas des erreurs de détail, mais un mode de pensée

Musil

Le but de cet article est double : rappeler un certain type de problème que peut engendrer l’usage inconsidéré et incontrôlé du raisonnement par analogie et, par suite, rappeler quelques critères rationnels minimaux permettant d’y voir plus clair lorsque l’on a affaire au raisonnement par analogie. Le problème dont il s’agit peut se formuler de la façon suivante : comment faire la distinction, lorsque l’on a affaire à un raisonnement par analogie, entre une extension intéressante d’un usage existant (c’est-à-dire permettant de mieux comprendre ce dont il peut s’agir) et une incitation à la confusion pure et simple, saupoudrée de quelques références autoritaires, confusion prétendument signifiante parce qu’ayant un effet agréable sur le lecteur qui s’y « reconnaît » ? Plus concrètement, est de plus en plus à la mode une certaine façon de parler du jeu vidéo, qui a pour prétention de faire mieux que la presse spécialisée, sans pour autant rivaliser avec le discours savant [1]et qui procède le plus souvent au moyen du raisonnement par analogie.

De la disette …

Jacques Bouveresse remarque [2]que, parmi les nombreux avantages qu’offre une certaine façon peu rigoureuse d’utiliser le raisonnement par analogie, il devient possible, d’une part, de se parer sans trop de difficulté du sérieux de la science et, d’autre part, de faire passer les montages en épingles les plus vides de sens – c’est-à-dire tout simplement l’ignorance, la confusion et la manipulation – pour une forme de compréhension supérieure. Bref, ce genre de raisonnement permet de commettre assez tranquillement des sophismes de l’appel à l’autorité et de faire passer la confusion et l’arbitraire les plus crus pour autant d’actions d’éclat.

Le jeu vidéo devient en France, doucement, mais sûrement, un objet d’étude « sérieux » : autrement dit, il commence à devenir un objet d’étude reconnu dans le champ universitaire, champ qui dispose (encore) de la capacité de distribuer la valeur symbolique des objets d’études (ce qui ne préjuge rien, heureusement ou malheureusement, de la valeur objective des priorités retenues). Bien sûr, des études universitaires françaises existent depuis belle lurette et le jeu vidéo est également depuis belle lurette un objet d’étude universitaire tout à fait honorable dans d’autres parties du monde. On peut néanmoins soutenir que cette absence de reconnaissance du jeu vidéo dans le champ universitaire français était, jusqu’à il y a peu de temps, effectivement le cas, et ce, pour au moins deux raisons qui déterminent la « cote » d’un objet d’étude : (a) les laboratoires les plus prestigieux ou appartenant à des institutions prestigieuses (ce qui ne préjuge rien de la qualité objective des recherches produites) se désintéressaient à peu près complètement de la chose et les études effectivement menées restaient confidentielles, dépendantes de laboratoires marginaux ou d’universités marginales (ce qui ne préjuge rien de la qualité objective des recherches produites) (b) peu d’efforts ont été fournis pour rendre disponible au public français les études de qualité produites ailleurs.
Cette reconnaissance universitaire semble contribuer, entre autres choses, à redistribuer le discours sur le jeu vidéo.

… à l’opulence :

On assiste en effet à une reconstruction (un tantinet opportuniste : s’adapter ou crever) du discours journalistique sur le jeu vidéo : (a) les grands médias en place, sentant le vent tourner, ont de plus en plus de mal à se contenter du « Ce n’est que du jeu vidéo » qui représentait jusqu’à lors un véritable dogme [3](b) devient de plus en plus légitime un discours « mi-sérieux et mi-fun », prétendant occuper un juste milieu [4]entre le discours de spécialiste et le discours de la presse spécialisée. Autrement dit, il semblerait que se constitue une nouvelle façon pour le journalisme de s’exprimer sur le jeu vidéo grâce, notamment, au raisonnement par analogie : « ce n’est que du jeu vidéo, certes, mais c’est aussi x », où x représente une référence culturelle sérieuse, ou tout simplement plus sérieuse que le jeu vidéo. Par exemple : "cinéma et jeu vidéo", "littérature et jeu vidéo", "art et jeu vidéo", "anthropologie et jeu vidéo", "string et jeu vidéo", etc.

Le risque étant alors que le raisonnement par analogie est utilisé sans grande prudence et à des fins plus sophistiques et performatives [5]que descriptives : la référence culturelle légitime x ne représente plus qu’un moyen utile pour exposer ses préférences subjectives (individuelles ou communautaires) et faire étale de son génie personnel, bref, engendrer autant de hochements de tête que possible par le biais de comparaisons et de rapprochements AAA.

Reste au lecteur à se poser une question : ce recours à l’analogie permettra-t-il de connaitre mieux le jeu vidéo ? S’agit-il seulement d’un discours opportuniste (on s’adapte à la mode en vigueur et on capte le client), arbitraire (on ne fait étale que de ses préférences subjectives) et vide (rhétorique négligeant toute forme de contrôle objectif que ce soit) ne visant qu’à impressionner le badaud coopératif, plus prompt à célébrer le rituel et a désirer faire partie du jeu qu’à se demander autant que possible si tout cela est vrai ou a des chances raisonnables de l’être ?
Aussi, pour s’orienter, il semble nécessaire de dire un mot rapide sur le raisonnement par analogie : quelle est la forme d’un tel raisonnement et à quelles conditions minimales et rationnelles un tel raisonnement peut-il être consistant ?

Quand dire c’est faire :

Il est clair que si l’on vise un minimum de clarté et de précision, il est impossible de se contenter du fameux et bien arrangeant « comparaison n’est pas raison », qui permet d’évacuer par la fenêtre les sottises que l’on a d’abord fait rentrer par la porte. Il est en effet tout à fait possible, dans une certaine mesure au moins, de distinguer au moyen de bonnes raisons les cas où « comparaison est raison » des cas où « comparaison n’est pas raison ».

Grosso modo, le raisonnement par analogie [6]s’appuie sur le fait que deux ou plusieurs objets ou phénomènes (« x et le jeu vidéo » par exemple) ont certains points de ressemblance pour induire qu’ils ont d’autres points de ressemblance dont l’explicitation va enrichir la compréhension de ce dont il s’agit.
Nous avons très souvent recours à ce genre de raisonnement dans la vie courante. On suppose, pour reprendre l’exemple élaboré par Montminy, que sans trop prêter attention à son apparence, on mange un jour un morceau de fromage. Celui-ci a un goût très désagréable et l’on se rend compte qu’il est parsemé de petites taches veloutées et bleuâtres. Dans le futur, on se refuse à manger tout fromage ayant cette apparence, en se disant qu’il aura sans doute le même goût désagréable.
Le raisonnement que l’on fait est alors le suivant : ce morceau de fromage et le morceau que j’ai mangé dans le passé ont tous deux des petites taches veloutées et bleuâtres. Le morceau de fromage que j’ai mangé dans le passé avait un goût très désagréable. Donc, ce morceau de fromage a un goût très désagréable.
Cependant, tel qu’il est formulé, ce raisonnement n’est pas concluant, puisque les prémisses ne rendent pas la conclusion probable. Pour obtenir une inférence adéquate, on doit ajouter un principe d’analogie, selon lequel les objets ayant certains points de ressemblance ont généralement d’autres points de ressemblance, du genre : les objets ou événements qui ont plusieurs traits de ressemblance partagent la plupart de leurs autres propriétés.
Ainsi, le raisonnement par analogie a-t-il la forme suivante :

Raisonnement par analogie.
A et B possèdent tous deux les traits F1, F2, F3, …
A possède aussi le trait G.
Les objets ou événements qui ont plusieurs traits de ressemblance partagent la plupart de leurs autres propriétés.
Donc B possède le trait G.

Dans ce raisonnement, B est le sujet de l’analogie, c’est-à-dire la chose ou phénomène sur lequel porte le raisonnement. A est l’analogue, c’est-à-dire l’objet ou le phénomène qui ressemble au sujet de l’analogie et dont on connait assez bien les propriétés. F1, F2, F3, etc., sont les traits de ressemblance, c’est-à-dire les propriétés communes au sujet de l’analogie et à l’analogue. G est la ressemblance inférée, c’est-à-dire la propriété qu’on attribue au sujet de l’analogie sur la base de sa ressemblance avec l’analogue.

Dans le raisonnement par analogie sur le jeu vidéo, « x et le jeu vidéo », le sujet de l’analogie est « le jeu vidéo », l’analogue est x ou « une référence culturelle estimée » ou « un objet d’étude universitaire classique », mettons, par exemple, « le comportement de certains chasseurs de certaines tribus paraguayennes étudié par l’anthropologue Pierre Clastres dans son ouvrage classique La Société contre l’État paru en 1972 » [7]. Dès lors, il s’agit de se demander si la comparaison a des chances d’être rationnelle et d’améliorer la compréhension du jeu vidéo (description) ou si la comparaison n’est pas rationnelle et n’a de valeur que performative, voire normative (le rapprochement effectué entre le jeu vidéo et telle référence culturelle consacrée n’est alors rien d’autre qu’un sophisme de l’appel à l’autorité visant à modifier le comportement de ses interlocuteurs ou a s’octroyer quelque droit : par exemple, « il faut que les gens adoptent une meilleure attitude vis-à-vis du jeu vidéo » ou « Nous avons le droit de jouer en public avec notre caca »).

S’il n’y a pas de règles strictes permettant avec certitude de déterminer la force d’un raisonnement par analogie, il est toutefois possible d’établir avec suffisamment de précision un certain nombre de critères rationnels d’évaluation.
En effet : (a) Le degré d’analogie : plus des objets ont des traits de ressemblance, plus il est probable qu’ils partagent un trait additionnel. Cependant, on doit aussi tenir compte du nombre de différences entre les deux objets. Une analogie positive est un aspect sous lequel les deux objets sont semblables (un trait de ressemblance, par exemple : les chasseurs Guayaki vivent en société, les joueurs vivent en société), alors qu’une analogie négative entre deux objets est un aspect sous lequel ils diffèrent (exemple : les chasseurs Guayaki ne vont pas acheter leurs arcs dans une boutique spécialisée, les joueurs vont acheter leur jeu vidéo dans une boutique spécialisée). Le degré d’analogie étant alors le rapport entre le nombre d’analogies positives et le nombre d’analogies négatives. Ainsi, le degré d’analogie augmente lorsque le nombre d’analogies positives augmente, et il diminue lorsque le nombre d’analogies négatives augmente. Il n’existe pas de méthode universelle pour effectuer un tel compte, et c’est pourquoi on s’en remet à un critère de pertinence.

(b) La pertinence de l’analogie : il s’agit d’identifier les ressemblances pertinentes et les différences pertinentes, c’est-à-dire les propriétés communes susceptibles d’indiquer la présence d’autres propriétés communes ou les différences susceptibles d’interdire l’induction. Cette démarche est cruciale pour évaluer la valeur du raisonnement par analogie. Autrement dit, la règle générale énonce que les analogies positives d’un raisonnement par analogie doivent être pertinentes pour qu’il soit adéquat. Comment déterminer cette pertinence ? Une façon simple (mais loin d’être suffisante !) de déterminer une telle chose pourrait consister à distinguer l’essentiel de l’accidentel de la façon suivante (vieille astuce utilisée par Aristote contre les sophistes) : une propriété est dite essentielle seulement si sa suppression implique la suppression de l’objet auquel elle se rapporte ; une propriété est dite accidentelle seulement si sa suppression n’implique pas la suppression de l’objet auquel elle se rapporte. Par exemple, si j’énonce la proposition « Un triangle est une figure géométrique dont la somme des angles est égale à celle de deux droits » et si je supprime la propriété « avoir la somme des angles égale à celle de deux droits », alors je supprime en même temps l’objet dont il s’agit ; si j’énonce maintenant la proposition « Un triangle est une figure géométrique dont la somme des carrés de deux côtés est égale au carré du troisième » et si je supprime la propriété « la somme des carrés de deux côtés est égale au carré du troisième », alors je ne supprime pas nécessairement l’objet dont il s’agit. Bref, une propriété essentielle commune est plus pertinente qu’une propriété accidentelle commune et, d’une façon générale, l’essentiel l’emporte sur l’accidentel.

(c) Pour être correct, le « degré d’analogie » doit aussi s’appuyer sur une exigence de données complètes : il est en effet crucial, lorsque l’on propose un raisonnement par analogie, d’inclure toutes les informations pertinentes connues qui sont susceptibles d’affecter la probabilité de la conclusion : les prémisses doivent mentionner toutes les données pertinentes connues, car il est tentant de ne retenir que les ressemblances ou les dissemblances permettant d’abonder dans le sens de nos préjugés ou de nos préférences subjectives, bref, de mentir par omission …

(d) Enfin, le raisonnement par analogie repose sur un principe métaphysique qui n’est jamais explicité et qu’on utilise comme s’il s’agissait d’une vérité évidente : le principe de l’uniformité de la nature, énonçant que la plupart des régularités présentes dans les régions de l’espace et du temps que nous avons observés sont aussi présentes dans les autres régions. Comme le constate Montminy, comme ledit principe « porte sur des régions inexplorées de l’espace et du temps, il semble impossible de confirmer sa vérité, ou même de montrer qu’il est probablement vrai. Aussitôt qu’une région est explorée, le principe cesse de s’appliquer à celle-ci. Il ne semble donc pas possible de montrer que le principe de l’uniformité de la nature est vrai sans supposer qu’il est vrai » … C’est une chose qu’il faut toujours rappeler avec précision, plutôt que de scander le fameux et inintelligible « comparaison n’est pas raison ».

Ainsi le lecteur désireux de savoir si ce qu’il lit à des chances raisonnables d’être vrai peut-il s’essayer à un petit exercice de raisonnement mi-fun et mi-sérieux : le raisonnement par analogie reposant sur la comparaison des joueurs et des chasseurs Guayaki est-il consistant ? Si oui, pourquoi ? Un devoir à rendre sous 15 jours !

Les « paradoxes de l’opulence » :

 [8]

La légitimité croissante du jeu vidéo et l’augmentation corrélative des causeries à son égard pourraient avoir une conséquence paradoxale : plutôt que d’augmenter les chances de mieux comprendre le jeu vidéo, la croissance surprenante des discours à son endroit semble tout à fait déconnectée d’une quelconque progression réelle dans la compréhension de ce dont il s’agit et semble même éloigner un quelconque souci réel de ce genre ; l’augmentation du baratin et la possibilité d’afficher son ignorance et ses préjugés publiquement aussi souvent qu’on le désire obscurcissent le paysage et font obstacle à la reconnaissance des choses réellement importantes et de qualité.

A la question de savoir s’il faut se réjouir de la multiplication des discours sur le jeu vidéo ou s’il faut craindre que le paysage soit, si possible, encore plus pollué de conneries qu’il ne l’est déjà, on aura tendance à donner une réponse d’un genre plutôt pessimiste. Ce que la formule « x et le jeu vidéo » cherche à établir et surtout à dramatiser n’est pas grand-chose de plus, dans le meilleur des cas, que des banalités qui peuvent s’avérer au demeurant importantes, du type : les joueurs et les Guayaki appartiennent tous à l’ensemble des êtres humains et sont donc, de ce point de vue, les mêmes ... S’il s’agit simplement d’aboutir à ce genre de conclusion, est-il vraiment nécessaire de recourir à de telles comparaisons ? Ce qui est certain en revanche, c’est que ne pas le faire n’aurait évidemment pas du tout le même effet.

« Ma thèse est que les baratineurs se présentent comme des gens désireux de transmettre des informations, alors qu’il n’en est rien. Au contraire, ce sont avant tout des imposteurs et des charlatans dont les paroles visent à manipuler l’opinion et l’attitude de leurs interlocuteurs. Ce qui leur importe d’abord, c’est de prononcer des mots efficaces au regard de cette manipulation. Par conséquent, le fait que ces paroles soient vraies ou fausses les laisse indifférents […]. Et j’affirme que le baratin constitue une menace plus insidieuse encore que le mensonge dans le conduite de la vie civilisée. Curieusement, nous vivons à une époque où beaucoup d’individus assez cultivés estiment que la vérité ne mérite aucun respect particulier. Chacun sait, bien entendu, que cette attitude cavalière est plus ou moins endémique chez les journalistes et les politiciens, deux catégories humaines dont les membres se complaisent dans la production de baratin, de mensonge et de toutes les escroqueries et impostures à leur disposition. Cela n’est pas nouveau, et nous y sommes habitués »

Harry G. Franfurt, De la vérité, Paris, 10/18, 2008, pp. 9-10 et 20-21

par Tonton

Messages

  • Tiens, on dirait que je prends mon paquet, ce qui est de bonne guerre. Je découvre ton papier et me félicite qu’Interface-JV renaisse, même si c’est pour la baston.

    Je peux tout à fait comprendre que mon papier soulève des questions, et il comporte sans doute en effet des maladresses, même s’il me semble que j’ai essayé de prendre les précautions nécessaires (allant jusqu’à le faire relire par un docteur en anthropo qui a en effet calmé quelques unes de mes ardeurs). Je dois avouer que ta manière de procéder m’étonne un peu : ton article me paraît — tu m’arrêtes si je me trompe — avoir été écrit dans le seul but de démonter ma prose, qui n’est évoquée que dans une note. Il est tard, je me trompe peut-être, mais il n’y a par ailleurs aucune citation directe des points, des phrases, qui te semblent problématiques. Ce n’est pas à moi de t’indiquer la méthode que tu dois suivre, mais pour le coup ça me paraît un peu oblique comme procédé. Enfin ce n’est pas l’essentiel. J’avais déjà noté ta réaction dans les commentaires du papier, qui pour le coup me semblait quelque peu désagréable : une simple citation, certes cinglante, mais sans le moindre effort d’entrer en communication.

    Bref, revenons au coeur du sujet. Je ne prétends malheureusement pas avoir lu avec toute l’attention nécessaire ton texte, dont tu m’accorderas la relative complexité : cela ne présume en rien de la cohérence de ton propos. Mais j’ai tout de même l’impression que tu me fais au moins un procès d’intention, sur au moins un point.

    Quand tu écris en note :

    "Il s’agit de montrer patte blanche, de constituer et rallier de nouveaux réseaux d’intérêts, de gagner en somme des parts de marché contre d’autres"

    il me semble que ce n’est pas entièrement faux. Mais tu peux tout de même me faire le crédit d’une chose : je ne me suis pas intéressé au livre de Clastres de manière "à montrer patte blanche", mais par intérêt de lecteur. Intérêt sans doute désordonné de gros lecteur, mais que je pense réel, non feint. Et le rapprochement, l’analogie incriminée vient de ce rapprochement d’un lecteur qui est aussi joueur, et qui de manière étonnante a retrouvé quelque chose de ce qu’il éprouve en jouant là-bas, chez les Guayakis.

    C’est extrêmement ténu. Ce n’est peut-être pas rationnel, et en effet, je n’écrirai pas un papier universitaire sur la proximité entre les Guayakis et les joueurs, ce serait intenable. Alors je dis n’importe quoi ? Peut-être, selon tes critères.

    Mais il me semble, je peux me tromper, que tu ne lis pas le papier comme il devrait être lu, ce qui vient peut-être de la manière dont il est présenté. Et c’est vrai que certaines phrases sont maladroites, que l’inspiration veut mettre la charrue de la métaphore avant les boeufs de la raison, comme quand je parle d’un "besoin fondamentalement humain", qui semble indiquer que j’aurais fait une découverte anthropologique, ce qui bon, peut prêter à rire.

    C’est vrai aussi que MF n’est pas toujours clair sur le régime de ce qui s’y écrit, parce que ça s’écrit sur le moment, sur l’inspiration, ce qui t’énerve, après tout c’est légitime.

    Mais au final je pense que l’analogie peut aussi valoir comme simple... analogie. Comme figure littéraire, un peu comme quand je raconte que je m’imagine qu’il y a un personnage de VVVVVV qui marche sur le toit du métro, ce qui n’a pas l’air d’avoir eu l’heur de te plaire. A ma décharge, il me semble que le dernier paragraphe de mon papier sur les Guayakis vend la mèche quant à la nature "fictive" du texte, avec le passage à la première personne. C’est du baratin si tu veux. Ca ne prétend pas être beaucoup plus, finalement.

    Je suis tout à fait prêt à admettre qu’en tant que rédacteur je n’ai pas réussi à te faire entrer dans l’expérience métaphorique de se sentir comme un Guayaki (de papier, celui que Clastres raconte, parce que Clastres est aussi un beau raconteur en plus d’un penseur passionnant, mon erreur est peut-être dans ce contexte de m’être laissé prendre au jeu du récit) quand on joue à un FPS. C’est tellement ténu comme image, bien sûr.

    Mais il me semble que j’ai le droit d’essayer de le faire, même si ce n’est que de la littérature. Il me semble que la littérature a aussi sa vérité, même quand elle ne fait que filer les métaphores.

    Pour finir, sur la thématique récurrente dans tes critiques de la gloire. Oui, peut-être, j’écris parce que j’ai envie qu’on me complimente. Mais tu n’es pas né de la dernière pluie, tu sais bien que personne n’est totalement désintéressé, personne n’est sans désir : toi-même tu me sembles très influencé par ta propre libido sciendi, que tu t’efforces de justifier. Je ne te blâme pas, et je ne veux pas non plus tomber dans le relativisme, c’est très bien l’amour de la vérité, mais la vérité est peut-être plus aimante que tu ne la décris... Bref, tu me reproches de briller de manière superficielle, et c’est peut-être vrai, il y a peut-être ça en moi. Je suis superficiel par certains côtés, inconséquent. C’est plus emmerdant qu’autre chose d’ailleurs. Ca doit être mon côté journaliste, jamais sur le même truc d’un jour sur l’autre. Et après tout, pourquoi non ?

    Après je pense qu’il y a eu pas mal d’incompréhensions, et de rivalités personnelles entre nous, qui polluent nos rapports, et qui je pense influencent au moins un peu la parfaite neutralité de ta critique. Il me semble qu’il faudrait régler ça, sans que cela t’interdise nullement de me mordre. Tu as mon mail.


  • Martin,

    Merci pour votre commentaire.

    Vous dites : "Je dois avouer que ta manière de procéder m’étonne un peu : ton article me paraît — tu m’arrêtes si je me trompe — avoir été écrit dans le seul but de démonter ma prose, qui n’est évoquée que dans une note" -> Cet article vise directement votre article en effet, mais il ne le vise ni prioritairement, ni exclusivement, et c’est pourquoi je n’ai pas allongé ce papier en précisant ce qui, dans votre article, pourrait relever précisément d’une analogie valable ou non-valable. Le recours à l’analogie est fréquent : votre article est un exemple parmi tant d’autres ... Si vous voulez tout savoir, ce sont les commentaires presque seulement élogieux sous votre article qui sont la cause de cette référence à votre travail : personne ne semble prendre le temps de se demander si l’analogie tient seulement la route : on glorifie seulement un rapprochement non encore aperçu, considéré comme tout à la fois original et cultivé.

    Vous dites : "Mais au final je pense que l’analogie peut aussi valoir comme simple... analogie. Comme figure littéraire, un peu comme quand je raconte que je m’imagine qu’il y a un personnage de VVVVVV qui marche sur le toit du métro, ce qui n’a pas l’air d’avoir eu l’heur de te plaire. A ma décharge, il me semble que le dernier paragraphe de mon papier sur les Guayakis vend la mèche quant à la nature "fictive" du texte, avec le passage à la première personne. C’est du baratin si tu veux. Ca ne prétend pas être beaucoup plus, finalement" -> J’avoue ne pas toujours être capable de deviner vos intentions, alors j’applique tout simplement le principe de charité, afin d’éviter autant que possible l’arbitraire dans ma critique (les excès d’emportement ne sont pas toujours faciles à contenir ...) : vous avez voulu élaborez un raisonnement, et plus précisément un raisonnement analogique visant à tirer une conclusion à propos du jeu vidéo. Et si je me souviens bien des commentaires sous votre papier, l’article a été pris au sérieux, et non pas seulement comme un baratin ayant à la rigueur des qualités esthétiques.

    Vous dites : "Mais il me semble que j’ai le droit d’essayer de le faire, même si ce n’est que de la littérature. Il me semble que la littérature a aussi sa vérité, même quand elle ne fait que filer les métaphores" -> Il est évident que vous avez le droit d’écrire un tel article et d’écrire ce qui vous plait. Je suis tout à fait libéral sur ce point. Mais la liberté d’expression s’accompagne de la liberté critique. J’ai moi-même le droit de critiquer votre travail, moyennant une argumentation charitable. En tout cas, ma critique n’a jamais consistée à vous interdire de vous exprimer. Mais il est vrai qu’une critique un peu virulente et informée parait toujours comme une interdiction, mais ce n’est en réalité jamais le cas. Ce serait absurde.

    Vous dites : "Pour finir, sur la thématique récurrente dans tes critiques de la gloire [...]. Ca doit être mon côté journaliste, jamais sur le même truc d’un jour sur l’autre. Et après tout, pourquoi non ?" Là encore, aucune interdiction ; là encore : je puis tout aussi bien de mon côté vous critiquer sur ce point. Je suis sensible à l’usurpation de fonction, pour ainsi dire : utiliser la culture pour briller ou, dans le cas du journalisme, être un vendeur qui essaie de faire passer tout cela pour une contribution essentielle à la culture (c’est le reproche que Kraus adresse au journalisme libéral).

    Vous dites : "Après je pense qu’il y a eu pas mal d’incompréhensions, et de rivalités personnelles entre nous, qui polluent nos rapports, et qui je pense influencent au moins un peu la parfaite neutralité de ta critique. Il me semble qu’il faudrait régler ça, sans que cela t’interdise nullement de me mordre. Tu as mon mail." -> Je ne sais pas si l’on peut parler de rivalité : nous ne sommes pas vraiment en concurrence. Je suis presque toujours discrédité a priori (votre posture ne me convient pas : changez ou dégagez) et parfois même insulté (j’ai eu droit au moins 2 fois à des "va te faire enculer"). Je n’ai jamais rien demandé d’autre que de discuter les arguments des uns et des autres, plutôt que d’établir presque à chaque fois des procès d’intention.


  • Le problème c’est que je n’ai pas dans ce cas l’impression de prétendre "au sérieux de la science". C’est très bien le sérieux de la science, il en faut, il m’arrive d’y faire appel, mais ce n’est pas le cas. Peut-être que les tags de l’article et certaines formulations peuvent prêter à confusion, mais avez-vous déjà lu un papier à vocation scientifique qui contienne des phrases du genre :

    « Moi-même, cho, cho, cho, « j’ai coutume de tuer » les ennemis que Dark Souls met sur mon chemin, bientôt je triompherai et j’atteindrai la Terre sans mal. Quand je jouais à Deus Ex : Human Revolution, cho, cho, cho, j’étais le plus rusé et le plus efficace des chasseurs. Fantôme de polygones, je me glissais derrière mes ennemis, que j’étourdissais deux par deux, invisible et dangereux, et je ne manquais pas de me regarder faire, et à chaque reprise, cho, cho, cho, je souriais et il m’arrivait même d’agiter le poing pour exprimer à quel point, moi, moi, moi, j’étais d’une force renversante, ahurissante, capable de déplacer le poids du quotidien. »

    Je ne prétends pas que ce soit de la très grande littérature, mais je n’ai pas spécialement l’impression que ça se pare d’autre chose... faut-il me blâmer d’avoir trouvé une inspiration dans un texte savant (qui possède tout de même d’évidentes qualités littéraires, lui).

    Après il me semble que la métaphore n’est pas tout à fait inopérante. Outre l’originalité du rapprochement, dont je vous laisse seul juge, un peu comme en logique, ce qui compte pour faire une métaphore qui marche, c’est le nombre de sèmes communs : je vous invite à utiliser votre sens naturel de la créativité pour me livrer les possibles points communs entre un Indien du Paraguay tel que le décrit Pierre Clastres et un joueur de Dark Souls. Je suis certain qu’avec un peu de charité, on pourrait s’amuser à en trouver quelques uns.

    Et vous pourriez briller vous aussi au lieu d’exercer votre charité dans des procès d’intention quant aux raisons qui me pousseraient à écrire.


  • Martin,

    Deux citations extraites de votre article (d’autres auraient pu être retenues) :

    "Le chant des Guayaki ne correspondrait-il pas à un besoin fondamentalement humain d’auto-valorisation, pour résister aux contraintes d’une société que la survie oblige l’individu à accepter, même si elle lui pèse ? En ce sens, leur chant est le mien, le nôtre "

    "Nous avons remplacé les flèches par les heures de bureau, et nous agitons un fusil de pixels au lieu de chanter, voilà la seule différence"

    Quelques extraits de commentaires suscités par votre article :

    "C’est un très bel article, j’ai toujours été friand de l’aspect "anthropologique" (si je peux employer ce terme) des jeux vidéo. Cela nous prouve bel et bien que, les derniers loisirs technologiques des civilisations les plus évoluées peuvent avoir des traits on ne peut plus commun avec des pratiques de sociétés dites "primitives", nous assurant finalement que, au final, nous partageons des traits communs, pour ne pas dire universels, quelque soit la société, l’époque, le lieu, les préoccupations"

    "Le rapprochement est en effet très bien vu"
    etc, etc,.

    Pour revenir à votre précédent commentaire : 1) je n’ai jamais dit que votre article devait être "scientifique" ou avoir tout "le sérieux de la science" (qu’entendez-vous par là ?) pour avoir quelque valeur. Entre la science et le non-sens, il y a sans doute des intermédiaires.
    2) il est bien pratique de glisser du "principe de charité" à la "charité" au sens moral afin de suggérer que je me montre condescendant ... 3) enfin, je ne vois pas en quoi un peu de rigueur dans le raisonnement devrait tuer la créativité, ou en quoi la créativité représenterait une bonne excuse pour écrire tout et n’importe quoi ... Je n’ai pas besoin de vous donner des exemples de grands littérateurs qui pensent que rigueur et créativité ne sont pas incompatibles 4) et l’analogie dans tout ça ?


  • Eh pardon de n’avoir pas répondu, je n’avais pas vu la réponse à ma réponse.

    J’admets volontiers que la première phrase est problématique, enfin pas tant ce que vous soulignez que la notion de "besoin fondamentalement humain".

    Le "voilà la seule différence" est-il vraiment à prendre au pied de la lettre ? C’est sans doute une maladresse rhétorique de ma part, mais elle participe d’une écriture qui se voudrait enthousiaste, pas d’une réflexion anthropologique... D’ailleurs vous l’avez bien compris, puisque le passage des flèches aux heures de bureau est un peu... outrancier ? pour être lu à la lettre.

    Pour le reste je ne sais pas, je dois partir.


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[1On va même encore parfois jusqu’à récuser a priori la possibilité d’un discours savant sur le jeu vidéo (Ce qui d’une part est faux, tout simplement parce qu’un tel discours existe, impossibilité supposée qui, d’autre part, repose sur la confusion entre discours savant et discours pédant, lorsque l’on n’affirme pas sans plus que tout discours savant n’est qu’un discours pédant ou cuistre, et d’autant plus dans le domaine du jeu vidéo

[2Prodiges et vertiges de l’analogie, Paris, Raisons d’agir, 1999

[3En effet, vouloir le discuter mettait et met encore fin le plus souvent à toute discussion, quand cela ne vous valait et ne vous vaut pas encore insultes et quolibets, sous des formes parfois très raffinées

[4Ce qui reste malheureusement une position terriblement difficile à occuper, de sorte que le plus souvent la chose est plutôt affirmée que véritablement réalisée

[5Il s’agit de montrer patte blanche, de constituer et rallier de nouveaux réseaux d’intérêts, de gagner en somme des parts de marché contre d’autres

[6Cf. Martin Montminy, Raisonnement et pensée critique, 7, Les raisonnements inductifs, 5, Le raisonnement par analogie, Montréal, PUM, 2009)

[8Comme le rappelle Bouveresse (Rationalité et cynisme, IV, Le professionnalisme, la critique et les « paradoxes de l’opulence », 3, Pauvreté n’est pas vice, ou comment l’austérité pourrait se révéler bénéfique pour le moral et l’éthique de la recherche, Paris, Minuit, 1984, p. 212), Quine a décrit, sous le nom de « paradoxes de l’opulence », les effets négatifs qui résultent de l’augmentation considérable des moyens matériels et des facilités que la société offre aux intellectuels ou, pour le dire autrement, l’absence surprenante de relation directe entre l’importance des moyens matériels mis à la disposition de la recherche et le progrès réel de celle-ci