The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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Gameblog.fr et la sainte indignation

Pourquoi une lettre ouverte à Nadine Morano ?

Les bons gouvernements aiment la sainte indignation des gouvernés, pourvu qu’elle reste lyrique. [1]

Une fois de plus dans le monde de la presse française du jeu vidéo, nous sommes appelées à communier. Cette semaine, c’est autour de Gameblog.fr, et plus particulièrement de Julien Chièze que nous sommes conviés à le faire. En effet, M. Chièze dans une lettre ouverte à Nadine Morano, secrétaire d’État à la famille (et aux bonnes mœurs), dénonce le traitement infligé au jeu vidéo dans la dernière campagne de prévention européenne vis-à-vis d’internet. Et les commentaires en dessous de l’article de confirmer que l’on est dans la communion la plus grande autour du jeu vidéo.

Ce qu’il est bon de ne pas oublier...

Alors que dire d’une telle initiative ? Il est difficile dans ces conditions de se ressaisir tant on a l’impression de commettre un sacrilège. Mais comme à Interface nous n’avons pas peur d’être des mécréants, on peut prendre ce risque et commencer par rappeler que certes, dans sa lettre ouverte Julien Chièze prétend défendre le jeu vidéo au nom du bon sens, mais qu’il est également membre de la rédaction d’un site de jeu vidéo dont la survie est entièrement permise par le flux financier drainé par les encarts publicitaires qu’il propose. Et que ces encarts sont achetés par les seuls acteurs du monde du jeu vidéo qui peuvent se le permettre (Sony, Nintendo, Electronic Arts, Microsoft, etc.). On peut également rappeler que le même Julien Chièze, qui condamne ici l’amalgame l’avait pratiqué lui-même le 19 mai 2008 sur le plateau d’@rrêt sur images et d’une fort belle manière. Ainsi à la question de Daniel Schneidermann « jouez-vous au MMORPG ? », Julien Chièze de répondre : « non, ça ne m’intéresse pas plus que ça, ma vie à moi me plaît ». Les millions d’abonnées à WoW apprécieront…

Céder à la tentation de la commune dévotion

Mais une fois le sacrilège commis, on peut s’arrêter quelques instants et communier avec les croyants. Et noter tout de même que le fait qu’un « gratuit » [2] du web, plus habitué à la rédaction de guide d’achat qu’à la posture politique, se permette une sortie de ce genre, de se déclarer opposé à la vision qu’ont nos gouvernants du jeu vidéo est plutôt une bonne nouvelle. On peut également trouver réconfortant qu’il existe une presse dite « grand public » qui ne considère pas comme les jeuxvideo.com & Cie que le joueur se résume à un agent rationnel dans un rayon de magasin de jeux vidéos qu’il faut éclairer quant aux choix qu’il doit faire. Enfin, la dernière prise de position de Gameblog.fr avait permis d’inverser la tendance d’un sondage d’LCI consacré à ce couple sensationnel que forment la violence et le jeu vidéo. Gameblog dispose d’un certain poids sur la scène médiatique, et en plus de la séance chez @SI, il faut ajouter des émissions régulières sur NRJ12, mais également des passages chez BFM TV et TF1/LCI. Bref, M. Chièze est un peu « l’expert » de la télévision en jeu vidéo, il convient donc de voir ce que cette parole de poids veut dire.

Quelle parole nous apporte-t-on ?

SEPT MOIS après son passage dans Arrêt sur images, on s’aperçoit que le discours n’a que peu évolué. Dans sa lettre ouverte donc, M. Chièze confisque une nouvelle fois la parole des joueurs et s’en remet aux mêmes invocations qu’à l’époque de la sortie de GTAIV : « ne faudrait-il pas souligner qu’à chaque âge ses plaisirs, que c’est aux parents de faire respecter leur autorité parentale ? ». Et pour cela, le jeu vidéo possède déjà, lui, tout un dispositif de contrôle mis à disposition par l’industrie vidéoludique elle-même : « le jeu vidéo est donc le seul à avoir d’ores et déjà intégré des réponses claires et simples visant à aider les parents, et ce, d’une manière poussée », ces réponses sont donc le contrôle parental intégré aux consoles, mais également la norme PEGI. Ici, non seulement M. Chièze énonce des contre-vérités puisqu’aux dernières nouvelles la pornographie à elle aussi, et depuis bien plus longtemps adoptée un système d’information claire, mais elle est également encadré par une législation autrement plus contraignante que le jeu vidéo (interdiction aux mineurs) ; pire, il n’est pas question de remettre en cause les termes du problème. Ici, on ne s’indigne pas contre la mise en place de moyens de contrôle du consommateur, on met plutôt en avant qu’en matière de contrôle, il est bien plus efficace de s’en remettre au marché plutôt qu’au législateur.

Bien sûr, si l’on accepte, comme le fait M. Chièze qu’il existe des dangers qui rôdent sur internet, alors cette publicité ne pose pas de problème particulier. Elle ne fait référence à aucune législation ou interdiction, elle ne fait que mettre en avant ce que Gameblog.fr érige en solution ultime : la responsabilité parentale. « Ne laissez pas entrer le danger chez vous. Activez le contrôle parental ». Mis à part une indignation vertueuse, la position de Gameblog.fr semble en fait très proche de celle de la campagne de Nadine Morano. Mais on peut trouver un rapprochement encore plus troublant.

Voilà ce qu’on entendait au 20h de France 2 le 28 avril 2008 – lors de la sortie de GTAIV : « Il ne s’agit pas de mettre un interdit, nous disait Henri Joilleux – président de Familles de France – mais de dire : attention, là il y a un danger. Et que les parents puissent prévenir leurs enfants, dialoguer avec les enfants sur ces sujets-là, rien ne vaut le dialogue en famille pour éviter les dérives ». Que M. Chièze se rassure donc, sa voix a déjà été entendue. Et Famille de France d’attendre son adhésion avec impatience…

C’est entendu, le jeu vidéo n’est pas le nazisme, n’est pas la pédophilie ; et la législation à son encontre ne doit pas suivre ces modèles-là. Et ça tombe bien, ce n’est pas le cas. Sous le choc, M. Chièze s’est empressé de répondre à la secrétaire d’État à la famille en faisant lui-même l’amalgame qu’il prétend dénoncer. Néanmoins, une simple absence de sens critique n’explique pas tout. Et si l’on prête attention à une expression employée par deux fois dans la lettre ouverte, on peut commencer à comprendre où l’on veut nous mener. Ce qu’il est important de comprendre, nous dit-il, c’est que « l’industrie du jeu vidéo ne se défile pas », et qu’il s’agit d’une « industrie d’importance en France ». Ce n’est pas le jeu vidéo qu’il faut protéger, mais bien son industrie. Celle qui fait de l’argent, celle qui finance – et par là, achète – la presse spécialisée dite gratuite.

Enfin, quelques mots à la pauvre Clara Morgane (mais pas seulement) qui faisait pourtant l’objet d’un reportage dans l’émission « la totale » animée par M. Chièze, et qui se voit sans remord amalgamé avec les pédophiles et les néonazis.

De quel jeu vidéo Julien Chièze est-il le défenseur

On aimerait voir des lettres ouvertes de Gameblog.fr adressées aux éditeurs, à l’industrie du jeu vidéo, une lettre à Sony par exemple pour leur demander de cesser de verrouiller leurs hardwares (comme la PSP) afin de laisser s’exprimer les groupes de créateurs d’homebrews, souvent utiles, parfois géniaux. Mais cela est-il seulement possible ?
Si la position de Julien Chièze est délicate : avec la pression des annonceurs, sa propre carrière, etc. Rien ne l’obligeait a prendre une telle position dans sa lettre à la ministre. Car ce que dit Julien Chièze c’est : OUI aux dispositifs de contrôle des moeurs (à la maison, dans un magasin) mais pas par les pouvoirs publiques, par les entreprises privées, et de préférence les plus puissantes !
C’est pour cela que la parole de Gameblog.fr est importante, elle est l’endroit où peuvent se rencontrer intérêt politique (coercition sociale) et intérêt privé ( le droit de faire ce que l’on veut).

À y regarder de plus près, c’était déjà le rôle que s’attribuait Julien Chièze sur Arrêt sur images lorsqu’il concluait : "Dans les rédactions, il y a un spécialiste économie, un spécialiste politique... Où sont les spécialistes jeu vidéo ?". Alors, Julien Chièze, conseiller du Prince ?

©Image : A guy with A camera Flickr.com

par Eidolon

Messages

  • Bravo pour cet article.

    J’ai l’impression d’avoir apprit quelque chose. La recherche d’information se mêle délicatement à l’analyse.

    Seulement j’ai été frustré. Il n’y a qu’a la fin de l’article que tu ouvre le champ de réflexion, et que tu expliques en quoi la démarche de Gameblog est un exemple de promotion des multinationales au détriment de l’Etat. C’est une remarque vraiment pertinente de ta part, et j’espère qu’elle fera l’objet d’autres articles. :D

    Il aurait été intéressant, je pense, de décentrer plus tôt le débat de ton journaliste pour développer en quoi la "campagne de Nadine Morano" va à l’encontre du "genre de jeu vidéo" qui plait à Gameblog.

    C’est néanmoins pour moi ton meilleur article du point de vue de la méthode et de l’écriture. Re bravo.


    • Effectivement, l’analyse en fin d’article laisse un peu à désirer. Le but étant ici de montrer en quoi, Gameblog.fr (par l’intermédiaire de Julien Chièze) et le ministère incriminé sont d’accord devant l’apparent désaccord exprimé dans la lettre ouverte.
      Cette attitude , qui consiste à demander ou sont les parents ? Qui vise à chercher des responsabilités individuelles n’est pas le meilleur moyen de comprendre quoi que ce soit à la situation actuelle. Et de dire, en fin de compte, qu’en appeler, comme Julien Chièze à une sorte de réveil des consciences morales équivaut à pisser dans un violon.

      Enfin la campagne de Mme Morano ne va pas forcément à l’encontre du jeu vidéo tel que l’aime Gameblog.fr (je ne sais toujours pas de quel jeu vidéo il s’agit) mais bien à l’encontre d’un jeu vidéo libre, créatif et qui sort un peu des carcans industriels. Responsabilité des individus, report de la régulation sur les entreprises privés, voilà le couplet que chante en coeur Mme Morano et ceux qui "propagent" sa parole : la presse (spé ou non).

      Je viens d’ailleurs de tomber sur ce site : Game in society, où l’auteur fait une très bonne analyse des conditions de fabrication des reportages télé sur le jeu vidéo. On y trouve tout ce qu’il faut pour lire, selon moi, le cas Gameblog.fr

      Voir en ligne : Angle idéologique des reportages sur le jeu vidéo


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Notes


[1Michel Foucault, Dits et écrits, II, Face aux gouvernements, les droits de l’homme

[2Les gratuits, sur le web comme ailleurs ne le sont pas vraiment pour la simple raison qu’ils se financent par la publicité. Publicité qui est elle-même financée par les produits qu’elle est censée promouvoir.