The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

Accueil > Comment on cause du jeu vidéo

lundi 5 décembre 2011

Le scepticisme dogmatique de Rahan

Quelques remarques à propos de l’édito #12 de Rahan

Le biais de confirmation est une preuve expérimentale en faveur de l’idée selon laquelle : (a) on a tendance à considérer comme vrai ce qui nous est utile, comme faux ce qui nous est nuisible (b) avoir tendance à se satisfaire d’une telle assimilation du vrai à l’utile et du faux au nuisible. Bref, le biais de confirmation est une cause partielle qui concoure, parmi d’autres choses, à engendrer un effet que l’on désigne d’ordinaire par le terme de « préjugé » [1]ou par l’expression « prendre ses désirs pour des réalités ». L’utilité dont il s’agit peut renvoyer aux préférences individuelles d’un individu unique (« Paul préfère Dark souls à Demon souls ») ou aux préférences communautaires de plusieurs sujets particuliers (« Les fans de Dark souls affirment qu’il s’agit là du meilleur jeu de tous les temps »). C’est ce que l’on appelle d’ordinaire une croyance subjective, c’est-à-dire dépendante des inclinations ou préférences d’un sujet unique ou de plusieurs sujets particuliers.

Du point de vue logique, il convient de remarquer la chose suivante : il est bien sûr possible qu’une croyance subjective soit vraie, mais du simple fait qu’un individu I (où I est un individu quelconque) préfère que p (où p est une proposition quelconque) ou du simple fait que les individus de la communauté C (où C est une communauté quelconque, c’est-à-dire un groupe quelconque d’individus, pouvant aller de deux individus à un nombre d’individus pouvant tendre vers l’infini) préfère que p, on ne peut pas conclure que p est vraie, ni même que sa vérité soit simplement probable. Conclure que p est vraie dans l’une ou l’autre des ces situations, c’est commettre ce que l’on appelle un paralogisme (un raisonnement non concluant), soit, respectivement : le paralogisme de l’appel aux émotions (I préfère que p, donc p) ou le paralogisme de l’appel à la popularité (C préfère que p, donc p). Autrement dit, « préférer que », dans ces situations, est une mauvaise raison de croire.

Du point de vue de la philosophie de la connaissance, le biais de confirmation permet d’établir [2] la distinction suivante : « croire que p est vraie » est autre chose que la vérité de p ; il ne faut pas confondre la vérité effective de quelque chose (p est vraie) avec l’ensemble des mécanismes psychologiques qui nous poussent à croire qu’une chose est vraie ou fausse (« J’aime bien p » ou « Nous n’aimons pas p »). Cette distinction est à la base de la position dite réaliste quant à la vérité, car celle-ci existe indépendamment des croyances que les individus forment à son sujet. Et c’est cette position qu’adopte Rahan lorsqu’il tire quelque conséquence que ce soit au moyen du principe du biais de confirmation.

De tout cela, il faut retenir au moins deux choses très importantes : (a) s’il y a une différence entre « croire que p est vraie » et « p est vraie », alors il est difficile voire impossible d’affirmer, hors de tout doute, qu’une croyance est vraie, mais cela n’implique pas, contrairement à ce que voudrait nous faire croire Rahan, que la connaissance objective soit impossible (b) il existe de bonnes raisons de croire et de mauvaises raisons de croire. Il ne faut jamais perdre de vue que même sur des sujets controversés, comme les discussions esthétiques auxquelles Rahan fait référence, les positions de chacun doivent s’appuyer sur des raisons, et sur de bonnes raisons. On a donc tort de conclure que toutes les opinions se valent [3]. Le travail du critique consiste alors, entre autres choses, à déterminer ce qu’est une bonne raison de croire et par suite à énoncer un point de vue appuyé sur ces bonnes raisons de croire. Ainsi, le questionnement de Rahan semble-t-il double : (1) Est-il possible en esthétique de déterminer ce qu’est une bonne raison de croire ? La réponse de Rahan à cette question semble être positive (2) Les bonnes raisons de croire en esthétique sont-elles aussi des raisons objectives ? A cette question Rahan semble répondre par la négative, mais – et c’est ce qu’il va s’agir de montrer – c’est au prix d’une incompréhension particulièrement inquiétante de ce que c’est que l’objectivité en générale et de ce que peut être l’objectivité dans le domaine particulier de la critique esthétique.

S’il semble difficile dans le cadre d’un petit article de répondre aux questions (1) et (2), il semble en revanche possible de dire que certaines des idées avancées par Rahan dans son édito ne s’appuient pas sur de bonnes raisons. En effet, et sans chercher à répertorier toutes les approximations, les confusions, les erreurs et les contradictions contenues dans l’édito (presque tous les problèmes s’articulent autour d’une méconnaissance [4] à peu près complète de ce que c’est que l’objectivité), il semble que Rahan commette, d’une façon générale, une contradiction élémentaire et un paralogisme : celui de la caricature.

La contradiction élémentaire

Deux propositions sont contradictoires si elles ne peuvent être ni simultanément vraies, ni simultanément fausses. Si l’on dit que non-p est la contradictoire de p, alors dire « p et non-p » est nécessairement faux. Par exemple, dire que « Dark souls est un bon jeu » et dire en même temps que « Dark souls est un mauvais jeu » c’est dire quelque chose de contradictoire et de nécessairement faux. Quelle est la contradiction générale que commet Rahan dans son édito # 12, contradiction au demeurant très bien connue ? C’est celle qui revient à dire que la vérité n’existe pas dans le domaine de la critique du jeu vidéo. Prétendre une chose pareille, c’est dire, tout à la fois, une chose vraie et une chose fausse. En voulant se faire sceptique, Rahan tombe dans la contradiction fondamentale d’une telle position : dire que rien n’est vrai, c’est dire quelque chose de vrai et … faux !

Posons donc une série de questions au journaliste de Gameblog responsable de l’Edito #12 intitulé « Tous biaisés, Pourquoi les forums s’enflamment si souvent » : lorsqu’il écrit d’abord « Mais en vérité » et qu’il écrit ensuite « Personne à Gameblog n’écrit de critiques en ayant la prétention de détenir la vérité, car elle n’existe pas », que veut-il dire au juste ? Que la vérité n’existe pas tout court ou que la vérité n’existe pas dans le domaine général de la critique, que la vérité n’existe pas dans le domaine particulier de la critique du jeu vidéo ou que puisque gameblog prétend que la vérité n’existe pas, alors la vérité n’existe pas ? Lorsqu’il écrit « l’objectivité est la mort de l’exercice critique » exprime-t-il quelque chose de vrai, de faux, d’objectif, de subjectif ? Lorsque l’auteur s’appuie sur l’idée de « biais de confirmation » pour étayer son propos, s’appuie-t-il sur une connaissance objective, ayant des chances raisonnables d’être vraie ? Qu’entend-t-il enfin par vrai, faux, objectif, subjectif ?

Le paralogisme de la caricature

Ce paralogisme consiste à simplifier ou à radicaliser la position adverse afin de rendre sa critique plus aisée. Mais si la position adverse est mal décrite, alors la critique formulée ne la concerne pas vraiment. De façon plus formelle : la position adverse p est équivalente à q (où q est manifestement problématique), donc non-p. L’erreur réside ainsi dans l’assimilation de p à q, qui ne respecte pas la complexité ou le caractère nuancée de p [5].

Rahan, dans cet édito, assimile d’abord, et sans aucune autre forme de procès [6] l’objectivité au dogmatisme : en effet, selon lui, prétendre à l’objectivité, c’est prétendre à une connaissance absolument et définitivement vraie, placée hors de tout doute. Or, obtenir une connaissance objective ce n’est jamais obtenir une connaissance irréfutable et définitivement indiscutable, mais, bien au contraire, c’est obtenir une connaissance qui a des chances raisonnables d’être vraie, c’est-à-dire d’être conforme à la réalité, connaissance qu’il est possible de discuter, de vérifier et de critiquer. La connaissance objective n’est pas irréfutable et indiscutable, mais plutôt non encore réfutée et discutable. Il y a une grande différence entre dire que l’objectivité donne une description complète et définitive de la réalité dont il s’agit et dire qu’elle en donne la seule connaissance digne de ce nom [7]. Ces remarques sont élémentaires.

Par ailleurs, Rahan soutient que s’il devait exister une critique objective dans le domaine de l’esthétique, et donc dans celui du jeu vidéo, alors la subjectivité serait niée. Autrement dit, il soutient qu’affirmer la possibilité d’une critique esthétique objective revient en même temps à affirmer que la subjectivité est un facteur qui ne compte pour rien : il n’est ni nécessaire, ni suffisant. Or cela n’est tout simplement pas le cas ! Sans l’expliciter, Rahan soutient ici une thèse réductionniste selon laquelle le seul modèle d’objectivité valable est celui des sciences exactes. Mais c’est une thèse spécifique qu’il s’agit de défendre et non pas seulement une thèse qu’il s’agit d’utiliser comme si de rien n’était, comme si elle était absolument évidente [8] ! Par ailleurs, Rahan soutient une autre thèse qu’il semble considérer comme évidente, alors qu’elle devrait être, elle aussi, explicitée et défendue : Rahan soutient que l’expérience subjective est équivalente à l’expérience du plaisir ou, tout au moins, il soutient que dans l’expérience subjective spécifique du jeu vidéo, l’expérience du plaisir est nécessaire et suffisante pour critiquer ce dont il s’agit. Là encore, il faut le répéter, c’est une thèse bien spécifique qu’il s’agit d’expliciter et de défendre [9] !

La critique objective dans le domaine de l’esthétique affirme plutôt que l’expérience subjective est un facteur nécessaire, mais non suffisant de la critique. Autrement dit, il y a critique objective seulement s’il y a expérience subjective et cette expérience subjective ne se réduit pas nécessairement à l’expérience du plaisir ; mais il n’y a pas critique objective à chaque fois qu’il y a expérience subjective. Pourquoi Rahan ne fait-il pas un effort minimal d’information avant d’énoncer crânement ses idées ?

S’il avait tout simplement pris la peine de se demander ce qu’est une bonne explication objective, il serait assez rapidement tombé – au moins ! – sur les fameuses thèses que Kant développe dans sa Critique de la faculté de juger [10] et que le moindre élève de classe de terminal à eu l’occasion de croiser … Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que Kant a, sur ce point, le dernier mot, mais plutôt, d’une part, de comprendre que même un auteur affirmant clairement la possibilité d’une critique objective en esthétique ne récuse pas l’apport de la subjectivité et, d’autre part, que l’objectivité en ce domaine n’a pas nécessairement pour modèle l’objectivité des sciences exactes.

Selon Kant, si quelqu’un dit, par exemple, que Dark souls est un jeu agréable, on doit lui rappeler qu’il doit plutôt dire que Dark souls est un jeu agréable pour lui, alors que cela n’a pas de sens de dire qu’un jeu vidéo est beau pour quelqu’un. Selon Kant, on peut dire : « ne trouvez-vous pas que ce jeu est agréable ? » mais pas « Ne trouvez-vous pas cela agréable ? », alors que dans le jugement esthétique proprement dit est impliquée de façon essentielle une demande d’adhésion universelle que l’on exprime sur les forums à l’occasion de phrase comme : « Mais ne voyez-vous pas, ne sentez vous pas que ce jeu est beau, qu’il vous procure ou non du plaisir ?! ». Un des traits caractéristiques de l’usage du mot beau est que cela a un sens – et nous nous sentons même obligés à certains égards – de discuter, de contester, d’argumenter, de nous justifier, de critiquer, etc., en matière de choses belles, alors que ce n’est pas le cas en principe lorsqu’il s’agit de choses simplement plaisantes ou agréables (soit dit en passant, pour Kant, qui ne réduit pas la subjectivité au plaisir, l’expérience du plaisir n’est pas une bonne raison esthétique, ce n’est pas une raison esthétique tout court : elle n’est ni nécessaire, ni suffisante. Par exemple, une oeuvre d’art face à laquelle nous éprouvons un déplaisir important peut cependant être dite objectivement belle. Peut-on imaginer qu’un jeu vidéo puisse être dit bon, même s’il ne procure pas de plaisir ? Cela ne semble pas a priori contradictoire ; cela remet tout simplement en question une façon bien spécifique de jouer. Mais si cela est considéré comme contradictoire, alors il faut le dire et expliquer pourquoi. Comment penser l’importance du plaisir dans l’appréhension subjective d’un jeu vidéo ? Quel rapport y a-t-il entre jouer et prendre du plaisir ? Rahan ne se pose aucune question : il affirme de façon dogmatique ce qui lui semble vrai, tout en soutenant qu’en ce genre de domaine, la vérité n’existe pas).

Qu’un jeu vidéo soit beau, pour Kant, c’est une chose que l’on ne peut juger que personnellement. Mais une fois que l’on a déclaré ce jeu vidéo beau, nous avons le sentiment d’avoir pour nous une « voix universelle », de pouvoir requérir légitimement l’assentiment de chacun. Bref, cela n’a pas de sens de vouloir nous persuader qu’une chose que nous n’avons pas expérimenter personnellement est belle, parce qu’elle n’est pas belle si elle n’est pas belle pour nous (subjectivité) ; mais, lorsque nous l’avons vue et trouvée belle, cela n’a pas de sens de dire qu’elle est belle pour nous, parce que nous ne pouvons la trouver telle sans exiger sur ce point l’accord de tous (objectivité), bien que nous ne disposions pour cela d’aucun concept [11]. Autrement dit, à la différence d’une approbation seulement sensible, l’approbation esthétique possède une validité objective spécifique. Cette validité objective peut avoir des raisons et de bonnes raisons, mais non pas des causes ou des lois, au sens où il y a des causes en science physique ou des lois de la nature. La question n’est pas : qu’est-ce que la critique peut bien trouver à décrire dans l’objet qui puisse servir de fondement à une appréciation esthétique objective ? mais plutôt : comment le bon critique s’y prend-il pour faire apparaitre quelque chose que l’on peut finalement à notre tour reconnaitre au moyen de déclarations du type « Mais bien sûr ! », « C’est tout à fait cela ! », « C’est bien cela qu’ont voulu dire et faire les développeurs », etc [12].

Bref, selon Kant, il appartient à la nature même du jugement esthétique (le beau) d’engendrer sur les forums les discussions dont parle Rahan, où l’on réclame, de façon parfois virulente, que les autres reconnaissent comme beau ce qui nous semble tel. Et ce type d’activité n’est pas prioritairement liée au média internet, ni au biais de confirmation dont parle Rahan et, plus important, cela ne contraint pas à nier l’idée d’objectivité ou encore de donner pour seul modèle d’objectivité celui qui a court dans les sciences exactes : la position kantienne revient clairement à dire qu’il y a une différence entre l’exigence d’objectivité propre à la critique esthétique et l’objectivité des sciences de la nature ! Mais peut-être Rahan n’a-t-il qu’une conception dogmatique de l’objectivité … Ce que l’on constate c’est que Rahan ne produit aucun effort d’information (il ne sait pas ce qu’est l’objectivité), pratique la confusion caractérisée (il confond objectivité scientifique et objectivité esthétique [13]) pour tâcher d’être claire, ce qui est un comble lorsque l’on se prétend journaliste et critique mesuré et modeste ! De l’incapacité personnelle de Rahan à établir le genre de critère objectif dont la critique à besoin en matière de jeu vidéo, cela n’implique pas qu’il soit, en soi, impossible d’établir ce genre de critère ou que l’objectivité soit impossible. Il ne faut pas manquer d’assurance pour associer, comme le fait Rahan, incapacité personnelle et impossibilité objective !

Avant de conclure, nous ne résistons pas au plaisir de faire un sort spécial à la déclaration suivante : « S’il y avait une manière mathématiquement correcte de noter la qualité d’un plaisir, nous aimerions tous la même chose », qui est une absurdité ne pouvant susciter, comme dirait l’autre, que le rire ou le dégout. En effet, cette déclaration revient à affirmer que la réalité à laquelle fait référence Rahan (la qualité du plaisir), loin de pouvoir être explorée et découverte progressivement par la science et les mathématiques, est engendrée au fur et à mesure par la science et les mathématiques elles-mêmes ! Or, qu’il soit possible de mathématiser le plaisir, cela ne revient pas encore à faire désirer ce qui est mathématisé ! Mais Rahan suppose peut-être que nous vivons tous dans la matrice …

Comme le plus souvent, sous ses allures de journaliste mesuré, Rahan se permet de parler avec assurance de problèmes sur lesquels il n’a pas fait l’effort de se rendre compétent et passe, tour à tour, avec une inconséquence étourdissante par les positions les plus extrêmes : dogmatisme et scepticisme. Bouveresse rappelle [14] que Wittgenstein, pour un certain nombre de raisons, considérait le journalisme comme la forme moderne par excellence de l’irresponsabilité intellectuelle : le relâchement du langage et de la pensée, l’abus des expressions toutes faites, le goût de l’inédit et du sensationnel, la vulgarisation et la banalisation d’idées et de théories que l’on prétend faire comprendre au public sans exiger de lui un effort qui soit en rapport avec leur importance et leur difficulté réelles, l’encouragement donné à la passivité intellectuelle et la paresse intellectuelle, l’habitude de se satisfaire d’une information hâtive et incomplète, des idées reçues et d’une compréhension approximative et superficielle, l’affaiblissement ou l’annulation enfin de ce que Wittgenstein considérait comme très important : le sens de la difficulté et de la complexité des problèmes. En bref, on ne peut qu’admirer le courage dont fait preuve Rahan lorsqu’il invoque ce qui reste son meilleur et ultime "argument" : "tout cela n’est que du jeu vidéo". Il n’y a pas mieux pour fuir ses responsabilités devant les sottises que l’on écrit tous les jours par opportunisme.


Image parherbrm @ Flikr

par Tonton


Voir en ligne : Edito # 12 publié sur www.gameblog.fr par Rahan

Messages

  • mais, lorsque nous l’avons vue et trouvée belle, cela n’a pas de sens de dire qu’elle est belle pour nous, parce que nous ne pouvons la trouver telle sans exiger sur ce point l’accord de tous (objectivité),

    Ça je ne comprends pas. A moins que tu différencies le fait de dire "j’ai aimé Dark Souls" et le fait de dire "Dark Souls, je l’ai trouvé beau" ?


    • Pedrof,

      L’idée de Kant est la suivante : lorsque l’on énonce un jugement esthétique (ce qu’il appelle "beau") on fait en même temps un certain type de demande qui consiste à réclamer qu’autrui reconnaisse lui aussi ce que l’on affirme : si on dit qu’une chose est belle, elle doit l’être pour tous. Il s’en suivra un certain type d’activité que l’on peut appeler critique, et dans laquelle on va tâcher de trouver des raisons esthétiques qui permettront d’engendrer l’assentiment d’autrui : "ah oui vous avez raison c’est tout à fait cela", "ah je comprends ce que vous voulez dire", "en effet, c’est bien cela que les auteurs ont voulu dire ou faire", etc. Bref, on va se mettre en recherche d’objectivité, ce qui n’est pas le cas lorsque l’on dit simplement "cela est plaisant pour moi" ou "cela m’est agréable".
      Les mots de "beau" et d’"agréable", selon Kant, n’ont donc pas les mêmes visées : ni en termes de connaissance (respectivement : objectif ou subjectif), ni en termes pratiques (respectivement : discussion critique ou absence de discussion).

      Aussi, lorsque vous dites : "j’ai aimé dark souls", Kant vous demanderait sans doute de préciser : l’avez vous trouvé agréable ou dites-vous que ce jeu est beau ? Ensuite, lorsque vous dites : "dark souls, je l’ai trouvé beau", là encore, Kant vous demanderait de préciser : vous l’avez trouvé beau au sens où il est nécessaire d’avoir affaire avec le jeu pour pouvoir dire qu’il est beau, ou dites vous que dark souls est beau pour vous ? Dans le deuxième cas, selon Kant, vous dites quelque chose qui n’est pas correct : vous devriez dire plutôt : "Dark souls m’est agréable".

      En espérant avoir répondu à votre question,

      Cordialement,

      Tonton


  • Je trouve ça assez injuste de prendre Rahan comme bouc émissaire. Le jeu vidéo est à 99% médiocre culturellement et artistiquement (beaucoup moins ludiquement, mais ça s’aggrave depuis peu), il a en conséquence la presse qu’il mérite, dont Rahan n’est qu’un représentant, pas plus nul qu’un autre.

    Prenons Uncharted 3. Dès l’introduction l’histoire du jeu est incohérente avec elle-même et avec les épisodes précédents. Tout un exploit ! Pour moi c’est flagrant. Ça l’est tellement que j’ai des difficultés à faire partie des seuls à m’en apercevoir.
    Ça n’empêche pas les scénaristes du jeu de croire avec sincérité avoir pondu le meilleur scénario de la série, d’avoir développé les personnages, etc. Ça n’empêche pas non plus la presse d’y croire. Si on applaudit un scénario de jeu vidéo, c’est presque certain qu’il est mauvais. Red Dead Redemption, Metal Gear Solid (toute la série est gratinée) Grand Theft Auto 4, etc. Rajoutez un système de choix de dialogues, là c’est formidable. Permettez grâce à un gameplay automatisé, QTEtisé et assisté de réaliser des prouesses sans fournir aucun effort, et là on touche au chef d’oeuvre.

    Le jeu vidéo, dans sa création et sa critique, échappe à la logique et au bon sens. Les critères sont complètements flous et arbitraires. C’est un domaine qui appartient toujours (et malheureusement) à l’obscurité intellectuelle, émotionnelle et culturelle propre à l’adolescence, bien que les gars derrière ce désastre constant soient trentenaires voire quarantenaires. Ça tombe bien ! La plupart des critiques du jeu vidéo ont commencé eux aussi dès l’adolescence... et y demeurent encore par bien des côtés.

    Rahan dans tout ça ? Il fait juste son boulot.


    • BlackLabel,

      Je constate que je suis souvent prêt à accepter vos descriptions (même si elle sont souvent quelque peu exagérées, à mon sens en tout cas), mais que j’ai plus de mal à accepter les conclusions que vous en tirez.

      Que Rahan "fasse seulement son boulot", cela ne change rien aux sottises qu’il écrit. Si vous me permettez, sur ce point il faut prendre garde de ne pas commettre ce que l’on appel un "sophisme de l’appel à la popularité" et qui consiste à affirmer qu’un certain type de comportement est acceptable ou devrait être adopté parce qu’il est très populaire : faire x est très populaire ou très répandu, donc 1) x est acceptable ou 2) donc on devrait faire x.

      On oppose souvent deux pseudo arguments (appuyés sur un tel sophisme) à ceux qui veulent encore s’en prendre aux sottises quotidiennes que l’on nous sert comme de la critique : 1) on ne fait alors que répéter des choses que tout le monde sait (ce qui resterait à éclaircir et prouver bien entendu) 2) un mal bien connu est un mal inoffensif. Dans le cas spécifique du jeu vidéo s’ajoute un 3ème pseudo argument qui énonce : cela n’est que du jeu vidéo.
      Mais je crois qu’au contraire, comme l’affirme Bouveresse après Kraus (Schomck, ou le tiomphe du journalisme, p. 159-160), les maux les plus connus sont justement ceux qu’il faut rappeler sans cesse et combattre sans répit, pour des raisons évidentes, d’autant plus dans le cas du jeu vidéo, qui est une pratique très populaire et très peu "encadrée" intellectuellement, comme vous le remarquez (d’une façon générale, les choses bougent tout de même gentiment sur ce point).

      Il n’est pas un bouc émissaire : je ne cherche pas à l ’exposer au ridicule pour sauver le reste de la troupe. Par ailleurs, il n’est pas le seul à être cité. Je considère simplement que Rahan représente assez bien l’inconséquence générale et l’irresponsabilité intellectuelle générale d’une certaine presse vidéo ludique. Mais il n’a en effet sur ce point aucun privilège : il exprime quelque chose de tout à fait général, mais d’une façon particulièrement manifeste.

      Tonton


    • Je ne défends pas Rahan, d’ailleurs je ne l’aime pas particulièrement (ni le déteste d’ailleurs). Mais dans cet article c’est un bouc émissaire parce que le problème est beaucoup plus vaste que lui ou les quelques autres que vous citez, et que vous employez les grands moyens avec des références auxquelles il ne pourra potentiellement pas répondre (voire même comprendre) si l’envie lui en prenait, ce qui tend à l’humilier. Et lorsque je dis qu’il ne les comprendra pas forcément ces références, ce n’est pas par mépris pour lui ni pour sa capacité de compréhension. Ce sont juste des notions que tout le monde ne maîtrise pas.

      Rahan est un produit du jeu vidéo. Si le jeu vidéo était plus stimulant intellectuellement, culturellement et artistiquement, cela attirerait davantage de gens capables de faire une bonne presse sur le sujet. Et cela pousserait peut-être même tous les Rahan à un travail de meilleur qualité. Là son travail est à le mesure du produit, de mon avis.

      Lorsque Rahan dit que ce n’est que du jeu vidéo, ce n’est pas faux, c’est juste qu’il ne mesure pas en quoi il a raison à sa manière. On est habitués à tout pardonner au jeu vidéo. Tout ce qu’on trouve débile ailleurs, notamment au cinéma, on l’applaudit dans le jeu vidéo. Il y a encore 5 ans de ça, j’étais heureux quand un jeu avait au minimum des cinématiques bien doublées et avec une bonne mise en scène et de belles animations de personnages. Pourquoi ? Parce que c’est tellement mal fait dans la plupart des jeux que j’ai appris à me contenter de peu. Aujourd’hui j’ai monté un peu mes exigences ; j’attends aussi des scénarios cohérents. Même pas bons ni intéressants. Cohérents...

      Le gros souci c’est qu’on est tellement habitués à cette médiocrité que les critères et exigences des joueurs et de la presse sont complètement absurdes, et souvent fixés sur le superflu car il faut bien se consoler avec quelque chose (la performance graphique, la mise en scène hollywoodienne débile, etc.). C’est tellement ancré dans la conscience du joueur que la plupart du temps il ne s’en rend pas compte, et que lorsqu’on le lui met devant les yeux il répond :"Bah oui, mais c’est juste du jeu vidéo, tu t’attends à quoi ?". L’autre réponse célèbre étant :"Le jeu vidéo est encore jeune".

      Y’a une époque où les enfants grandissaient avec Tintin et Astérix. Ils apprenaient des choses en se faisant plaisir. Aujourd’hui c’est avec le jeu vidéo. Est-ce que le jeu vidéo nous rend débile ? Parfois je me le demande sérieusement.


    • Comme je le rappelais à la suite de l’article de Rahan, je ne pense pas que l’argument du niveau de référence dans l’article de Tonton soit suffisan pour en faire quelque chose d’humiliant pour Rahan.

      Rahan lui même, et il me semble à plusieurs reprises, est allé chercher des références universitaires (souvent en psychologie est ce la un hasard ? À t il une formation dans ce domaine, même minime ?) et on est jamais allé lui dire qu’il visait à humilier son lectorat... Bien sur, Rahan défend le jeu vidéo, il profite bien souvent de ce fameux biais de confirmation qu’il mettait en avant.
      Tonton s’adresse de manière claire à Rahan mais pas seulement, à plusieurs reprises il donne à son propos un peu plus de généralité. Il ne tombe pas dans l’ad hominem non plus... Finalement le propos, s’il était entendu n’aurait que pour effet d’ameliorer cette presse "malade" comme vous/tu le dis.
      Enfin, je trouve extraordinairement prodigieux que ce soit à Tonton de justifier son article alors qu’il est informé, plutôt intéressant quant au fond et, il me semble, au moins jusqu’à ce qu’on démontre le contraire plutôt juste et parvient à invalider le travail de Rahan au moins sur ce point. Pour continuer à comparer, le bouc émissaire, lui, continue de publier sur gameblog et ses miliers de lecteurs, ses revenus publicitaires, etc. alors je vous en prie, bouc emissarisez nous des que vous voulez !
      Meme si ces remarques de formes sont importantes, je trouve franchement que ça valait le coup de les dires, je crois qu’elle ne porte pas et qu’au contraire elles appelle à une critique globale du discours journalistique sur le jeu vidéo.
      Je suis persuadé comme vous le dite que le jeu vidéo le mérite bien ce discours médiocre mais je n’arrive jamais à dire tout à fait pourquoi


    • BlackLabel,

      Vous mettez un peu les choses à l’envers vous ne croyez pas ? 1) utiliser et donner des références ce n’est pas terroriser son interlocuteur, mais c’est au moins faire preuve d’honnêteté intellectuelle (citer ce dont on se sert) et, quoi que vous en pensiez, faire preuve d’humilité : on ne prétend pas alors puisez au fond de son génie personnel les points argumentatifs qui paraissent importants. Ce sont les règles de politesse de base de l’échange : citer, faire référence, définir clairement de quoi l’on parle, et dire pourquoi on tire telle ou telle conclusion, etc. 2) par ailleurs, et c’est là un des manquements intellectuels les plus importants de la pratique journalistique, qui se contente seulement de donner des informations (superficielles et rapportées le plus souvent), c’est de ne pas inciter le lecteur à se comporter autrement (vérifier et travailler les références( que l’on ne peut d’ailleurs rapporter que si l’on est un minimum informé du problème dont on parle)), à faire autre chose, c’est-à-dire produire un effort d’information et de raisonnement. Rahan parle d’objectivité et de subjectivité, de critique, de vérité, etc. le minimum serait de s’informer sur ce genre de chose et de pousser son lectorat à faire de même : ce sont des problèmes importants et difficiles qui restent à peu près inintelligibles si l’on ne produit pas un effort de compréhension qui soit à leur mesure. 3) Les choses que je rapporte ne sont pas inintelligibles : il suffit de faire cet effort dont je parle pour les comprendre. Mais si cela parait inutile ou une démarche sans pertinence, je ne peux plus rien faire : il s’agit d’une fin de non recevoir.

      Bref, ce qui devrait susciter l’étonnement et la réprobation, ce n’est pas tellement ma façon de procéder, mais bien celle qui consiste à ne jamais citer, à ne jamais se rendre un minimum compétent sur les sujets dont on traite, celle qui consiste à puiser à peu près exclusivement dans son génie personnel et dans la certitude obtenue facilement par ignorance, celle qui consiste enfin à dire une chose et faire le contraire en réalité. C’est là une forme de malhonnêteté intellectuelle, de véritable cuistrerie (comme le fait remarquer Eidolon :que sait Rahan de la psychologie à la laquelle il fait référence dans son article et sur laquelle il s’appuie pour conclure ? qui parvient à passer pour un travail honnête et modeste. C’est, personnellement, une chose que je ne parviens pas à comprendre et qui me parait mettre le monde à l’envers ...

      Mettons les choses au clair sur un point : je ne reproche pas à Rahan de pratiquer le métier qu’il pratique, mais je reproche à Rahan son inconséquence : prétendre une chose et ne rien faire pour réaliser effectivement cette prétention (critique), voire faire exactement le contraire de ce que l’on prétend ; sur ce point d’ailleurs, je le répète, Rahan est un cas particulièrement exemplaire, mais il n’est pas seul.
      Ce qui est préjudiciable, c’est la duplicité, l’inconséquence et la paresse intellectuelle. Que Rahan fasse ce qu’il fait (vendeur de jeu vidéo sur la toile) je n’ai pas grand-chose à redire ; mais qu’il y ait une telle distance entre ce qu’il prétend faire (critique de jeu vidéo) et ce qu’est la réalité de son travail (relai d’intérêts marchands), c’est là tout autre chose, et une chose qu’il faut critiquer (parce que cela revient, in fine, à voler le salaire de ses lecteurs !).

      Je dois enfin reconnaitre que je partage, au moins dans une certaine mesure (car vous avez toujours tendance à conclure trop loin et trop catégoriquement), votre pessimisme et je dois dire que c’est une attitude qui a ses vertus : on ne se fait ni duper, ni séduire facilement. Malheureusement, cette attitude est loin d’être représentative : il suffit de jeter un œil aux nombreuses et sincères louanges adressées à Rahan à la suite de son édito.

      Tonton


    • Comme je partage l’avis de Tonton sur le manque de sérieux de Rahan dans sa (louable) démarche, je vais plutôt rebondir là-dessus :

      C’est un domaine qui appartient toujours (et malheureusement) à l’obscurité intellectuelle, émotionnelle et culturelle propre à l’adolescence (...) Si le jeu vidéo était plus stimulant intellectuellement, culturellement et artistiquement, cela attirerait davantage de gens capables de faire une bonne presse sur le sujet. Et cela pousserait peut-être même tous les Rahan à un travail de meilleur qualité. Là son travail est à le mesure du produit, de mon avis.


      ...qui fait d’ailleurs dire à Eidolon :

      Je suis persuadé comme vous le dite que le jeu vidéo le mérite bien ce discours médiocre mais je n’arrive jamais à dire tout à fait pourquoi


      BlackLabel, je te trouve trop sévère evers le jeu vidéo et le joueur lambda. Le jeu vidéo, j’en suis convaincu, est un stimulant intellectuel, et ce depuis de nombreuses années. En ce qui me concerne, j’ai grandi avec Tintin et Mario de concert, et je ne vois pas pourquoi les enfants d’aujourd’hui n’en feraient pas autant, ou en sortiraient plus "débiles" que nous. Et le JV est à même de susciter des écrits de meilleure qualité que la moyenne de la presse actuelle, j’en tiens cet article (et ta réaction) pour preuve.

      Je demeure optimiste : les gamers ne sont pas plus idiots que la moyenne, et se révèlent même iconoclastes, quand il s’agit d’étudier avec un œil mûr ces jeux que nous tenons comme les canons du JV parce que nous les avons adorés enfants. Toi-même, tu dis élever peu à peu ton niveau d’exigence. Comme pour le cinéma jadis, les ludophiles se sensibilisent aux techniques de game design, aux diverses manières d’amuser le joueur, de lui fairer comprendre les règles, de lui raconter une histoire ou de l’inciter à surmonter les épreuves ; bref, à tirer parti de l’interactivité. Et cette connaissance de l’art en appelle, dès lors, forcément d’autres, qu’essaie maladroitement de mobiliser Rahan ici - mais essaie de mobiliser quand même, quitte à être un peu expéditif, car c’est ce dont se contente la plupart du lectorat Gameblog - pour le moment.

      D’ailleurs, le simple effort de Rahan de parler d’« objectivité » et de « subjectivité » dans un « éditorial » montre que l’ami cherche bel et bien à élever le débat, et pas seulement pour se faire mousser, mais pour résoudre un problème (le « mal du siècle », selon ses propres termes) intimement lié à sa profession de critique : la question de l’« objectivité ». C’est un mot que les forumers se jettent à la figure depuis longtemps dès qu’il s’agit de parler des critiques (et l’édito en question a justement été posté à cause des controverses suscitées par des critiques Gameblog). Par réflexe geek, quand je songe aux questions d’objectivité, je pense aux problèmes de neutralité de Wikipédia, ainsi qu’aux trolleurs prompts à se réfugier derrière l’« objectivité » pour justifier leur mauvaise foi et leur style péremptoire. Et pourtant, comme l’explique Tonton, c’est du côté de Kant qu’il faut regarder ; il n’y a pas de malice à vouloir le rétorquer à Rahan, c’est la règle du débat, et c’est Rahan qui l’a initié.


Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Notes


[1C’est une chose que l’on a constatée il y a déjà bien longtemps : cf. Platon, Hippias Majeur,287e-289d

[2Ce qui n’implique pas que cela soit absolument et définitivement vrai : affirmer une chose pareille, c’est dire plus que l’on ne sait, autre tendance préjudiciable dont Rahan ferait bien de se souvenir

[3Cf. Martin Montminy, Raisonnement et pensée critique, PUM, 2009

[4Méconnaitre, c’est-à-dire croire comprendre, est plus préjudiciable que d’ignorer. Vieille remarque socratique qui corrobore ce qu’affirme le biais de contradiction. Doit-on dire que Rahan ne s’est pas suffisamment montré prudent sur ce point et que le biais de confirmation s’applique chez lui à la notion d’objectivité ?

[5Un philosophe comme Wittgenstein ferait remarquer qu’un biais de confirmation réside dans notre tendance à croire vraies des théories simples et générales : nous voulons et sommes séduits par la simplicité et la généralité. Or, cette tendance s’accorde mal avec le principe selon lequel il ne faut pas dire plus que l’on ne sait …

[6En particulier, sans jamais prendre le soin de définir les termes importants qu’il utilise ! Qu’entend-il donc par objectivité ?

[7Jean Bricmont, « Science & religion : l’irréductible antagonisme », revue Agone, 23 | 2000, [En
ligne], mis en ligne le 07 mai 2010. URL : http://revueagone.revues.org/813. Consulté le 15
octobre 2011

[8Rahan se montre donc sur ce point particulièrement dogmatique

[9Cette thèse est particulièrement utile pour l’argumentation de Rahan : en effet, elle lui permet d’élaborer le raisonnement selon lequel, si l’on nie le plaisir, alors on nie aussi la subjectivité. Mais si subjectivité et plaisir ne se confondent pas, alors on peut nier l’un sans nier l’autre !

[10Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, Analytique du beau, Paris, GF

[11Pour Kant, il est donc tout à fait sensé de dire qu’une chose est belle, bien qu’elle ne me procure aucune plaisir

[12Jacques Bouveresse, Wittgenstein : la rime et la raison, Science, éthique et esthétique, IV, La voix universelle et le discours critique, Paris, Minuit, 1973

[13Comme le dit en substance Wittgenstein : la réussite de la critique est supposée être révélée par le fait que la personne donne son accord. Il n’y a rien qui corresponde à cela en physique. Bien entendu, nous pouvons indiquer des causes en faveur de ce dont il s’agit, mais, quant à la question de savoir si ce sont en fait les causes, ce n’est pas le fait que la personne soit d’accord pour dire qu’elles le sont qui montre ce qu’il en est. Une cause se découvre expérimentalement, tandis que la correction d’une analyse esthétique doit résider dans l’accord de la personne à laquelle l’analyse est donnée. La différence entre une raison et une cause est exprimée de la façon suivante : la recherche d’une raison implique comme une partie essentielle que l’on soit d’accord avec elle, alors que la recherche d’une cause est menée expérimentalement. Après avoir établit cette distinction, Wittgenstein ne tire pas la conclusion que l’objectivité est absurde dans le domaine de l’esthétique. Ce qui est absurde c’est de dire qu’il est impossible qu’elle le soit ou dire qu’il est impossible qu’elle le soit parce qu’elle doit l’être au sens de la recherche des causes

[14Jacques Bouveresse, Essais, I, p. 14-15