The cult of fun has spread like some disgusting haemorrhagic disease

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samedi 21 juin 2008

Pirater, c’est résister !

De la supposée croissance naturelle et nécessaire de la privatisation et du conformisme

Le durcissement des lois sur la propriété intellectuelle éloigne le public de la culture et participe de ce conformisme selon lequel consommer, c’est directement se cultiver. Mais la culture est expérience collective de création, c’est-à-dire d’altération/création du faire ensemble instituant. Les "pirates", c’est-à-dire, le plus souvent, les joueurs se réappropriant ensemble le potentiel créatif des techniques vidéoludiques, n’utilisent-ils pas finalement le jeu vidéo d’une façon légitime, c’est-à-dire, tout simplement, comme bien culturel ?

Ode au Lecteur

Ô Lecteur, ce qui est facile d’accès a le mauvais goût des flatteries aliénantes. Ne sois pas trop empressé. Ne cherche pas à être plus satisfait en t’investissant moins. Ce principe économique gère l’espace et le temps des supermarchés ; d’autres soutiennent, à grands coups de rhétorique pseudoscientifique, que c’est aussi comme cela que fonctionne la lecture. Peut-être la lecture superficielle fonctionne-t-elle ainsi, celle qui ne consiste qu’à confirmer ce que l’on sait déjà ou à réifier les bêtises qui flottent, toujours disponible, dans l’air du temps. Mais ce n’est pas un rythme que tu es contraint de suivre toujours. L’attention suit d’autres rythmes et ce qui est utile pour ton esprit est aussi difficile que rare. Renverse le principe de la vie économique. Seul le consommateur pense que tout lui est dû et donné avec le minimum de médiation. Ce qui est difficile à gagner, ce sont les problèmes. Les réponses faciles, toutes faites et autoritaires, sont bonnes pour les moutons. Alors, Ô lecteur, s’il y a des citations qui, pour être lus et comprises, te prennent 10 minutes de ton temps, ce n’est pas pour t’ennuyer, c’est pour que tu puisses, avec les outils qu’on a utilisés, juger de la pertinence des propos soutenus, c’est-à-dire juger de la pertinence du rapport entre instruments de mesure mobilisés et objet mesuré. Ainsi, si par chance tu n’étais pas d’accord et si tout cela te paraissait même fumeux, tu pourrais, nous honorant au passage, dire pourquoi. Merci, Ô lecteur attentif et patient.

Le conformisme généralisé :

Selon Cornélius Castoriadis, notre époque (à partir de 1950, pour mettre les idées en place), plutôt que de s’autoproclamer « post-moderne », devrait se comprendre comme un « retrait dans le conformisme » [1]. Notre époque nous placerait en effet :

« devant une collection de demi-vérités perverties en stratagèmes d’évasion. La valeur du « postmodernisme » comme théorie est qu’il reflète servilement et donc fidèlement les tendances dominantes. Sa misère est qu’il n’en fournit qu’une simple rationalisation derrière une apologétique, qui se veut sophistiquée et n’est que l’expression du conformisme et de la banalité. Se concoctant agréablement avec les bavardages à la mode sur le « pluralisme » et le « respect de la différence », il aboutit à la glorification de l’éclectisme, au recouvrement de la stérilité, à la généralisation du principe « n’importe quoi va », que Feyerabend a si opportunément proclamé dans un autre domaine. Aucun doute que la conformité, la stérilité et la banalité, le n’importe quoi, sont les traits caractéristiques de la période. Le « postmodernisme », l’idéologie qui la décore avec un « complément solennel de justification », présente le cas le plus récent d’intellectuels qui abandonnent leur fonction critique et adhèrent avec enthousiasme à ce qui est là, simplement parce que c’est là. Le « postmodernisme », comme tendance historique effective et comme théorie, est assurément la négation du modernisme. […] Conformisme qui se trouve typiquement matérialisé lorsque des centaines de millions de téléspectateurs sur toute la surface du globe absorbent quotidiennement les mêmes inanités, mais aussi lorsque des « théoriciens » vont répétant que l’on ne peut pas « briser la clôture de la métaphysique gréco-occidentale ». Le conformisme, c’est donc la soumission au donné tel qu’il se donne, c’est-à-dire la transformation de tous en spectateur admiratif de soi-même, en pur réceptacle bien plein, plutôt qu’en esprit critique authentique, esprit « qui ne peut exister que dans l’instauration d’un distance avec ce qui est, laquelle implique la conquête d’un point de vue au-delà du donné, donc un travail de création » [2].

Pour compléter cet exposé succinct donc d’apparence utopique (au mauvais sens du terme) et dogmatique, il faut rajouter un autre extrait qui pourrait être considéré comme la formule théorique du conformisme ou de la privatisation croissante et légale, à savoir :

« La société est […] toujours auto-institution du social-historique. Mais cette auto-institution généralement ne se sait pas comme telle (ce qui a fait croire qu’elle ne peut pas se savoir comme telle). L’aliénation ou hétéronomie de la société est auto-aliénation ; occultation de l’être de la société comme auto-institution à ses propres yeux, recouvrement de sa temporalité essentielle. Cette auto-aliénation – soutenue à la fois par les réponses historiquement fournies jusqu’ici aux exigences du fonctionnement psychique, par la tendance propre de l’institution, et par la domination presque incoercible de la logique-ontologie identitaire – se manifeste dans la représentation sociale (elle-même, chaque fois, instituée) d’une origine extra-sociale de l’institution de la société (origine imputée à des êtres surnaturels, à Dieu, à la nature, à la raison, à la nécessité, aux lois de l’histoire ou à l’être-ainsi de l’Etre). A ce point de vue, une part essentielle de la pensée héritée n’est que rationalisation de cette hétéronomie de la société et, comme telle, une de ses manifestations. Ses réponses à la question du monde et de l’histoire, et même son interrogation lorsqu’elle est maintenue ouverte, se situe toujours sur un terrain d’où sont, par construction, exclus l’imaginaire radical comme social-historique et comme imagination radicale, l’indétermination, la création, la temporalité comme auto-altération essentielle. Portée le plus souvent par le phantasme de la maîtrise comme détermination exhaustive de l’être dans et par la théorie, la pensée héritée ne l’abandonne que pour sombrer dans la mélancolie de l’impuissance ou pour se poser comme déterminer elle-même depuis un ailleurs et se consoler en se disant que c’est l’être qui se donne en elle et par elle. Fondée dès le départ sur l’occultation du faire et du faire être, elle en subit la nemesis en étant condamnée à ignorer sa propre nature de faire pensant, lui-même manifestation et mode d’être du social-historique » [3].

Il s’agit donc de comprendre que l’idée de « retrait dans le conformisme » ne renvoie pas tellement à l’idée gentillette d’une bienséance bourgeoise qui fustigerait indûment le marginal, tout à la fierté de sa « liberté d’expression capillaire », ou à cette sophistique infantile selon laquelle toute œuvre est ou bien « commerciale » et sans valeur, ou bien elle est création authentique : d’une part cette dichotomie néglige le faire ensemble, c’est-à-dire l’association consciente, libre et créatrice des individus , d’autre part elle fait sombrer dans le fictif toute œuvre associée à la production à grande échelle (ce qui est sans doute vrai pour une grande part de produits à « obsolescence incorporée » comme dit Castoriadis, dans la production desquels, qui plus est, les avantages d’échelle sont le plus souvent évalués en négligeant la pénibilité, l’ennui et l’aspect mutilateur du travail associé, etc.). Or, pour une foule de produits, dont le jeu vidéo fait sans doute partie, la production est inconcevable hors la grande échelle et ses avantages.

Bien plutôt l’expression « retrait dans le conformisme » doit-elle être rapprochée de quelque chose comme la reproduction sociale, structurée par l’affrontement dominant/dominé, telle qu’a pu la théoriser Bourdieu [4]. En effet, la conformité c’est, d’une part, l’acceptation par incorporation, par les dominés, des stratégies de domination des dominants (ce que Bourdieu appelle « l’ajustement des espérances subjectives aux chances objectives », processus violent et arbitraire « qui est sans doute l’un des facteurs les plus puissants de la conservation de l’ordre social » [5]parce qu’il met à l’abri de la mise en question et de la contestation les conditions d’existences données, même les plus intolérables) et d’autre part, l’effort des dominants (qui consiste à confisquer le potentiel politique des dominés) pour conserver leur position (aujourd’hui, notamment et selon Bourdieu, grâce à l’institution scolaire).

Cependant, au-delà de cette structuration bourdieusienne de quelque chose comme la société, le retrait dans le conformisme selon Castoriadis désigne encore « la montée de l’insignifiance », c’est-à-dire l’incompréhension radicale de ce que c’est que la politique, la réduisant à une simple gestion du donné, c’est-à-dire au traitement des hommes comme des choses à partir de leurs propriétés et réactions supposées connues, occultant par conséquent le faire ensemble humain, comme activité spécifique autonome et créatrice de quelque chose comme la communauté, dont la culture est le vecteur. En ce sens, il ne semble pas exagéré de rajouter la législation récente sur la propriété intellectuelle dans les procédés de domination et de généralisation du conformisme.

La destruction de la créativité

Ce retrait dans le conformisme, on le retrouve assez nettement dans le jeu vidéo, sans doute parce que la plupart des productions plébiscitées sont seulement des boîtes noires faisant lien entre les porte-monnaie de consommateurs flattés et les bénéfices des grandes firmes, sans doute parce que la presse spécialisée se fait gloire, la plupart du temps, de bricoler une critique de monoprix ("Les jeux multi de cette qualité sont de toute façon trop rares pour faire l’impasse", ainsi s’achève le test "charitable" de Mario Kart Wii que propose Gamekult...), mais aussi et peut-être surtout parce que la puissance opératoire et créatrice des machines est de plus en plus séparée des joueurs par des voies qui prennent l’allure de la légalité.

En effet, les dernières lois sur le « piratage » font l’amalgame entre résistances vis-à-vis de la privatisation abusive à laquelle les joueurs sont contraints, l’échange libre de données, la protection de la propriété intellectuelle, la protection et la création du profit, la protection de la créativité culturelle et la protection des droits d’autrui. Le terme de pirate désignant finalement à peu près tout et n’importe quoi et les « experts » (comme l’ex P.D.G. de la Fnac, par exemple…) profitent de cette confusion pour justifier des lois qui éloignent la possibilité d’une utilisation libre et publique du potentiel créatif et politique du jeu vidéo.

La condition nécessaire, mais non suffisante de la conquête d’une marge de manœuvre contre le donné, se réalisant en un faire ensemble instituant, c’est-à-dire favorisant l’action politique en un sens profond, c’est la culture. En effet, l’œuvre culturelle ne se définit pas seulement, comme on voudrait le faire croire, par le simple recensement (aucune enquête sociologique à l’appui, comme si les données parlaient d’elles-mêmes !) d’actes de consommation isolés et juxtaposés et par sa large diffusion, mais surtout parce qu’elle favorise la critique, la confrontation et la coordination des critiques, parce qu’elle représente un pouvoir-renaître politique : lorsque PES reçoit, par le biais de ce genre de recensement, le titre de bien culturel de l’année, il y a directement confusion entre biens publics et privés. Ne faudrait-il pas plutôt, pour apprécier la portée culturelle de PES, examiner la portée et la valeur des constructions et des créations alternatives, par les communautés de joueurs, que le jeu a favorisées ? Des communautés, créations et partages pourtant considérés comme illégaux...

C’est pourquoi on a pu dire, selon une formule bien connue, que l’œuvre d’art, bien culturel et public par excellence, est toujours plus que les significations qu’elle dépose, que l’œuvre d’art « donne à penser » [6] et de quoi faire à nouveau, du nouveau. Le bien culturel et public est condition de possibilité d’une aspiration à des pensées et actions nouvelles, il promeut enfin la coordination fraternelle et créatrice. Autrement dit, dans une société démocratique, la culture est un bien public parce qu’elle est, ou devrait être, lieu d’accession et de possibilité de participation effective à l’altération/transformation/institution de la société. Dans une société démocratique, la relation à la culture ne peut donc pas se réduire à une simple réception et acceptation passive par et pour tous, elle doit être aussi re-création. La culture doit permettre au public de réinvestir, certes « par procuration », la temporalité créatrice constitutive de ses objets. Cette possibilité devrait être encouragée par la législation (qui serait alors produite effectivement par le public). Or, avec le durcissement des lois sur la protection de la propriété intellectuelle, c’est-à-dire avec la privatisation croissante des biens culturels, c’est toute la dimension politique de la culture qui est condamnée, c’est tout le rapport libérateur à la création qui est confisqué.

Ces lois sur le durcissement de la protection de la propriété intellectuelle ont sans doute une tout autre fonction. En effet, en réduisant tout entier le lien public/culture à un acte de consommation rapide et flatteur d’un bien privé, ces lois représentent la condition de possibilité d’un recensement facile de préférences bien localisées, collection d’opinions individuelles et isolées, le plus souvent précontraintes par un produit certifié conforme, permettant finalement d’établir des échelles de satisfaction et des études de marché. Mais ce n’est sans doute pas faire la rencontre d’une oeuvre, ce n’est pas revivre le temps de la création, ni trouver le temps pour une critique ou un faire ensemble quelconque que de s’inscrire dans un processus de consommation rapide, dicté par des lois à la création desquelles on a été soigneusement écarté, processus de consommation répété et anonyme où chacun est renvoyé à lui-même comme au conformisme du champ auquel il appartient, sur des objets relégués d’un jour sur l’autre dans l’obsolescence, objet dont l’utilité, en dernière analyse et comme le suggèrent assez les lois contre le "piratage", est d’établir des échelles de satisfaction conçues comme seule médiation pertinente entre le public et l’objet : "Dis-nous si tu es : très satisfait, satisfait, peu satisfait, déçu, etc., mais, surtout, ne critiques pas radicalement et n’utilises pas le potentiel créatif de ce qui t’es donné : tout cela ne nous intéresse pas".

Ce que les législations de cette espèce contribuent à former, c’est donc une réceptivité passive et conforme et des petits plaisirs flatteurs et réguliers, reçus chacun isolément, dans un individualisme dont le modèle est celui du nigaud rationnel passif, contenté et stupide, présenté comme la forme achevée de la liberté. Mais la liberté est une réalisation effective et créatrice, possible seulement si les autres sont libres avec soi. Les lois défensives à cet endroit n’organisent aucunement la liberté interrelationnelle, elles réifient la théorie de l’homme économique, elles ne favorisent pas la possibilité effective d’un faire ensemble instituant, par la modalité commune de la culture, mais elle réduit la culture au consommable, renvoyant chacun à lui-même, à sa passivité et à l’acceptation de ce qui se donne, tout simplement parce que ça se donne. C’est ainsi toute la relation créatrice du public à l’œuvre qui est dévoyée et même supprimée, c’est-à-dire la possibilité, grâce à la culture, de construire un projet collectif, une réflexion collective ou une confrontation d’idées, un faire ensemble signifiant.

Ce que ce genre de loi détruit, occulte, c’est donc le sens même de la créativité, créativité que le jeu vidéo, en tant précisément que moyen technique puissant construit en vue du jouer, c’est-à-dire d’une activité de dégagement vis-à-vis du donné tel qu’il se donne, pourrait défendre en nous aidant à transformer ensemble la part énorme de soumission et de passivité qui détermine notre vie. Il n’est donc pas étonnant que sous le commandement de ce genre de loi, si l’on peut dire, privatives, bien des jeux vidéo considérés comme des biens culturels aboutis, soient des jeux de guerre ne permettant le plus souvent, dans leur mécanisme tout entier, que de confirmer une vision arbitraire, idéologique du monde tel qu’il se fait... Le jeu vidéo est alors défini comme "objet-jouet" plutôt que comme moyen technique instituant la possibilité de jouer. Bref, ce que ce genre de loi contribue à imposer, c’est l’image d’un consommateur effectuant des gestes qui lui sont imposés : « On dit : chaque individu est "libre" - mais, en fait, tous reçoivent passivement le seul sens que l’institution et les champs sociaux leur proposent et leur imposent » [7].

Ainsi, ne serait-il pas plus juste de considérer le "piratage" comme une résistance responsable et vitale contre ce conformisme, contre cet éloignement de la culture et contre cette injonction à seulement consommer les objets de culture, à seulement se soumettre au monde tel qu’il se fait ? Le piratage ne serait-il pas le signe manifeste du besoin de re-créer afin de d’avoir le sentiment, pour ainsi dire, que la vie vaut d’être vécue ? Le piratage n’est-il pas un éloge de la re-création quand on tâche de nous faire croire, des marchands jusqu’aux discours spécialisés, qu’il faut être, sans arrêt, là où on nous attend ? Le "piratage", comme le nomme les chevaliers de la culture, est une résistance contre les tentatives légales de confiscation des procédés techniques de création et de communication susceptibles de favoriser un engagement culturel, c’est-à-dire une relation autre que consumériste aux objets susceptibles d’organiser une prise de distance collective contre le donné tel qu’il se donne. Les lois contre le piratage sont l’affirmation qu’une opinion individuelle isolée qui se manifeste dans l’acte de consommer est une richesse. Le piratage est une résistance à cette duperie.

Le principe du tiers exclu de Latrive :

Florent Latrive, dans son travail limpide et convaincant intitulé Du bon usage de la piraterie, Culture libre, sciences ouvertes (La Découverte/Poche, Paris, 2007), donne à comprendre que les lois récentes qui durcissent la protection de la propriété intellectuelle organisent, autour de la propriété, des relations triangulaires entre le public, les créateurs et les marchands. Plus précisément, cette relation triangulaire est commandée par le principe logique du tiers exclu.

En effet, l’association de deux partenaires se fait au détriment du dernier qui se trouve, de ce fait et pour ainsi dire, exclu des affaires. Se constitue et se consolide ainsi un binôme par exclusion du troisième pôle. Le binôme que les lois récentes favorisent, en excluant l’idée d’une propriété du public ou d’un droit du public, c’est celui des créateurs et des entreprises, contre le public [8].

Une part importante des efforts critiques de Latrive est alors de montrer que cette configuration, mettant hors-jeu le public, n’est ni naturelle, ni la meilleure ou la moins mauvaise et qu’il est sans doute plus difficile, mais aussi plus légitime et tout à fait possible, de penser que la loi devrait plutôt permettre, non pas tellement de contrecarrer les effets du tiers exclu, mais de favoriser la mise en place du binôme créateur/public par exclusion des entreprises (ce qui ne veut pas dire destruction ou abandon des entreprises). Bref, la loi a pour but de privilégier un rapport libérateur et créatif à la culture, favorisant un faire ensemble qui altère/crée le monde donné plutôt que de favoriser le conformisme, c’est-à-dire, ici, le "qui paie, décide". Ainsi, lorsque le tiers exclu est organisé par exclusion des droits du public, c’est un problème démocratique général qui est posé.

Latrive précise bien que son propos n’est pas de récuser par principe toute loi protégeant les droits d’auteur, mais plutôt toute loi se faisant sans et contre le public, lui interdisant de surcroît l’utilisation de procédés techniques lui permettant de créer à son tour : comment peut-on être libre si l’on est obligatoirement placé sous la loi ? Il y a une première condition selon Latrive : il faut au moins avoir la possibilité effective de participer à la formation de la loi. On est libre dans la mesure où l’on peut dire que telle loi est la nôtre, ayant eu la possibilité effective de participer à sa formation et sa position (même si ses préférences personnelles n’ont pas prévalu). Autrement dit, dans la mesure où la loi s’applique à tous, dans la mesure où la loi possède une source collective, il en résulte que la liberté effective de tous, dans une démocratie, est et doit être une préoccupation fondamentale de chacun. Dès lors, si le public voit ses droits négligés, si le public en est réduit à seulement consommer parce que des "experts bienveillants" ont pris soin, pour son propre bien, de le transformer en consommateur imbécile et impotent, alors l’idée de démocratie est sérieusement entamée. La seconde condition, c’est la protection de la gratuité des biens culturels, c’est-à-dire la protection d’un faire ensemble libre et créateur de possibles nouveaux (altération/transformation des lois instituées) au moyen de la culture.

Bref, Latrive donne à comprendre que les lois transformant les biens publics (que sont les biens culturels) en marchandises privées sont la négation même de la démocratie : parce qu’elles négligent les droits du public, mais aussi parce qu’elle instaurent un cercle vicieux : contraignant à la consommation, elles détruisent le sens politique démocratique qui doit être souci fondamental de la liberté effective, c’est-à-dire d’altération/création des lois, abandonnant chacun à son "activité rationnelle" de consommateur comme à une activité décisive, voyant finalement dans cet intérêt consumériste exclusif le fait d’où tirer la légitimité d’une telle privatisation...

Cette réduction de l’activité de chacun à un acte isolé de consommation, favorisant, comme on l’a dit plus haut, le recueil de petites voix bien rangées et juxtaposées, permettant de dresser avec une marge d’erreur minimale les goûts, les couleurs et les débouchés potentiels d’un produit, n’est ainsi rien de plus qu’une pétition de principe réifiée, c’est-à-dire, comme le donnait à comprendre Bourdieu [9], des intérêts arbitraires dominant de façon violente et illégitime, créant eux-mêmes leurs propres débouchés et l’illusion de leur légitimité. Cette réduction est donc, et Latrive le comprend parfaitement, une confiscation du potentiel politique de la culture et du public.

Latrive donne donc à comprendre clairement que ces lois sur la protection de la propriété intellectuelle n’organisent qu’une simple "culture" de juxtaposition où un bien acheté, possédé et consommé est immédiatement une richesse... surtout pour ceux qui s’en mettent plein les poches. Les « sérial-breveteurs », comme les nomme Latrive, arguent d’ailleurs que le durcissement des lois sur la propriété intellectuelle est une condition nécessaire, mais sans doute non suffisante, d’un maintient de quelque chose comme une création culturelle authentique. Mais, mise à part la référence plus ou moins cachée et somme toute naïve à la théorie de la concurrence pure et parfaite censée permettre l’ajustement entre les intérêts des différents « acteurs » du marché (Latrive montre que le tiers exclu tel que l’organise cette législation met le public hors jeu), il n’est sans doute pas bien difficile de penser que ces lois favorisent moins la création qu’elles ne facilitent les démarches marketing, c’est-à-dire les profits des propriétaires. Mue seulement par les perspectives de profit, il y a fort à parier qu’une entreprise capable d’établir avec plus ou moins de certitudes les goûts, les couleurs et l’espace potentiel de ses débouchés, verra sa « création » sérieusement infléchie en ce sens ; le sens des mots "création" et "révolutionnaire" s’appliquant d’ailleurs indifféremment… Le hip-hop est un bien culturel parce qu’il organise un faire ensemble créateur de possibles nouveaux, mais il dégénère en marchandise lorsqu’il ne fait que réifier des intérêts dont les citoyens sont exclus ou intégrés de force sous la forme de consommateurs isolés ; le jeu vidéo est un bien culturel lorsqu’il permet d’organiser un faire ensemble créateur de possibles nouveaux, mais il dégénère en marchandise lorsqu’il ne fait que réifier des intérêts dont les citoyens sont exclus ou intégrés de force sous la forme de consommateurs isolés, etc.

L’ajustement "naturel" des intérêts que devraient favoriser ses lois ne se réalise en vérité qu’au prix d’une transformation violente et arbitraire de chacun en consommateur et de la culture en marchandise : comme s’il était « naturel et nécessaire » d’être un idiot rationnel ! Mais on ne naît pas idiot rationnel, on le devient (pour pasticher Erasme, pastiché par la mère Simone), et on le devient moyennant la confiscation de tout faire ensemble créateur, c’est-à-dire de tout pouvoir politique, par le biais de la confiscation des œuvres de culture, oeuvres qui devraient pourtant permettre d’altérer les institutions établies et de participer à la création d’autres institutions, contre le donné tel qu’il se donne en héritage, bref, contre le conformisme et l’aliénation qui en procède (car être aliéné, comme le disait le vieux Marx [10], ce n’est pas seulement subir quelque chose, c’est aussi être dépossédé d’une relation créatrice avec autrui) :

"Qui a crée Counter Strike ? Les développeurs qui ont conçu Half Life, sans lequel ce jeu n’aurait pas été possible ? Minh Le ? Tous y ont contribué, bien sûr. L’histoire de ce logiciel n’est qu’une version de l’appropriation créative. Mais elle est poussée à l’extrême : une création nouvelle a émergé d’une création ancienne. Half Life n’apparaît plus dans Counter Strike qu’à l’état de traces. C’est un exemple assez symbolique de continuum entre les pratiques d’appropriation par le public et la création même"

 [11].

Bref, le jeu vidéo est une création technique dont la privatisation abusive, contrairement à se qu’argue le binôme créateur/entreprise, associé contre le droit du public (voir à ce titre les déclarations rapides d’un développeur de Call of Duty 4 sur son blog : "Et ils se demandent pourquoi il n’y a pas plus de jeux PC !" http://fourzerotwo.blogspot.com) détruit le potentiel culturel du jeu vidéo (jouer, ce n’est plus que confirmer le monde tel qu’il se fait) et éloigne ainsi toujours plus la culture de son utilité politique : celle d’organiser un faire ensemble critique et instituant. Consommer dans son coin et se taire, devise préférée de bien des joueurs, de bien des journalistes spécialisés et de bien des créateurs, est une attitude glorifiant l’insignifiance et recevant, au travers des lois sur le durcissement de la protection de la propriété intellectuelle, sa glorieuse confirmation.

par Tonton

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Notes


[1Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, 3, Le monde morcelé, L’époque du conformisme généralisé, Paris, Seuil, 1990, p. 18

[2Ibid, p. 26, 27

[3Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, VII, Les significations imaginaires sociales, Imaginaire radical, société instituante, société instituée, Paris, Seuil, p. 537

[4Bourdieu, Questions de sociologie, Quelques propriétés des champs, Paris, Minuit, p. 113

[5Bourdieu, Les méditations pascaliennes, 6, L’être social, le temps et le sens de l’existence, Retour à la relation entre les espérances et les chances, Paris, Seuil, p. 332

[6Cf. Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, Tome 2, Finitude et culpabilité, La symbolique du mal, Conclusion, « Le symbole donne à penser »

[7Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe, IV, La montée de l’insignifiance, La culture dans une société démocratique, Paris, Seuil, 1996, p. 203, 204

[8Cf. Latrive, Du bon usage de la piraterie, La création comme "copropriété" ?, La Découverte/Poche, Paris, 2007, p. 29

[9Cf. Questions de sociologie, "L’opinion publique n’existe pas"

[10Cf. Les Manuscrits de 1844

[11Latrive, Du bon usage de la piraterie, La création collective, p. 108