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mercredi 12 février 2014

The Legend of Zelda : pla(y)doyer général pour la reconnaissance

Justice, reconnaissance et tradition culinaire

(Attention : cet article est inspiré de faits réels [1])

Les chefs d’oeuvre donnent à penser : le cas de la série Zelda :

Comme toutes les grandes œuvres d’art, et pour utiliser une belle expression de Paul Ricoeur, la série The Legend of Zelda "donne à penser" [2]. Autrement dit, on peut toujours se référer à une grande œuvre, passionnante, complexe, pour produire du sens : la presque inépuisable source d’infinis détails et la cohésion esthétique globale ne cessent d’émerveiller.
Un détail important de la série Zelda, une chose qui pourrait pourtant sembler anodine, mais qui est tout aussi récurrente dans la série que riche de signification (il y est fait référence dans presque tous les épisodes, que cela soit au détour d’un décor à contempler - qu’on pense aux mets dans les habitations du village Kokiri - ou sous la forme d’objets directement utiles pour la progression de l’aventure - qu’on pense aux noix Mojo -), c’est la nourriture.
On sait quelle importance peut avoir la nourriture dans un imaginaire culturel shintoïste comme celui du Japon : point d’ontologie scalaire et hiérarchisée comme dans les imaginaires religieux personnalistes, qu’ils soient monothéiste ou polythéiste, qui sont les nôtres dans la plupart des civilisations occidentales : Dieu tout là-haut, les choses de la nature autour de nous et faites pour nous, nous qui occupons comme un espace intermédiaire entre tout et rien, nous qui entretenons une relation privilégiée avec l’Être de toute chose.
Rien de tout cela dans un imaginaire shintoïste [3] : l’harmonie fondamentale exclut toute transcendance (si ce n’est le tout pris comme tel dans sa cohérence) de sorte que le moins que rien - c’est-à-dire ce qui n’est pas d’emblée important pour le désir des hommes ou encore ce que l’homme soumet spontanément à ses désirs - présente néanmoins une consistance ontologique qui confine au sublime [4]. Bref, dans un tel imaginaire shintoïste, manger ce que la nature met à la disposition de l’homme n’est pas un geste anodin, mais un geste esthétique visant l’harmonie et le calme, un rituel religieux sans personnification.
L’esthétique de la série Zelda s’ancre profondément dans la nature, dans une exaltation des archétypes primordiaux liés à la matière, et il est logique que la nourriture y trouve une place a part entière : quelle relation plus intime avec les choses non humaines que la dévoration [5] ?

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"Il est beau mon merlan, manque plus que les frites !"

Ces quelques rappels effectués, il reste à se demander en quel sens la série Zelda représente ou non un plaidoyer - un pla(y)doyer ! - général pour la reconnaissance des communautés par le prisme de la thématique de la nourriture ?

Zelda et l’exemple de la reconnaissance de la tradition culinaire portugaise :

Un phénomène peut être engendré par la présence de causes plus ou moins nombreuses ("Le vent à fait claquer le volet"), mais l’absence de certains facteurs peut elle-même être la cause de tel ou tel effet ("L’absence de telle substance dans le tube digestif laisse le champ libre au développement de telle bactérie et favorise l’apparition de telle pathologie", etc.).
C’est dans la mesure où l’absence est un facteur causal à part entière que l’on peut dire que la série Zelda représente un plaidoyer en faveur de la reconnaissance de certaines communautés (le plus souvent sans existence dans l’espace public) au travers du prisme de la nourriture.
En effet et plus précisément, l’absence de référence explicite aux traditions culinaires portugaises est dans la série Zelda un plaidoyer en faveur de ce savoir-faire millénaire et important : cette présence-absence, cette absence manifeste et cette présence en creux, cette causalité par le vide, donne à penser le manque de reconnaissance d’un tel art culinaire, qui mêle bien entendu toutes les références chères aux épisodes de la série - la mer et les poissons, les arbres et leurs fruits, le soleil et le sable, le haut et le bas, les animaux sauvages et leur chair, le travail des champs et la symbiose avec les autres animaux non-humains [6](le cheval de façon privilégiée depuis Ocarina of Time, ou encore l’oiseau dans Skywoard Sword).
Ainsi, d’autant moins est-il fait référence explicitement aux pratiques culinaires traditionnelles portugaises, d’autant plus l’importance et l’urgence de les reconnaitre se font ressentir : tels ces fantômes qui hantent les épisodes de la série, les traditions culinaires portugaises luttent dans la série Zelda pour la reconnaissance [7].

Pour preuves : n’a-t-on jamais vu Link manger de la morue aux fayots ? N’a-t-on jamais vu Zelda acheter au marché des Bolinhas de nata ? Ganon n’a-t-il jamais voulu voler le secret de la préparation traditionnelle de la Feijoada ? Autant d’absences dont la signification ne manque d’apparaître clairement entre les lignes : l’importance des traditions culinaires doit être reconnue comme une instance de continuité intergénérationnelle et comme l’expression de la créativité humaine dans ce qu’elle peut avoir de plus simple et de plus puissant.
(Si l’on était plus téméraire, on pourrait faire l’hypothèse que cette absence de référence à l’art culinaire traditionnel portugais est un des facteurs qui permet directement l’admirable cohérence de la série Zelda ! N’est-ce pas en effet cette absence même que l’on retrouve à chaque épisode ?)

De l’intime à l’universel [8] :

Mais pourquoi, demandera sans doute le lecteur, la tradition culinaire portugaise et non pas telle autre ? Précisément parce que le propos de Zelda, comme le propos de tout chef d’œuvre, est universel : il contient donc en son sein la tradition culinaire portugaise comme n’importe quelle autre - il s’agit de faire référence à l’ensemble présent/absent contenant les éléments "traditions culinaires de telle communauté x" - et si nous avons choisi la communauté portugaise plutôt qu’une autre, c’est parce que le chef d’œuvre tient ensemble l’universel et ce qu’il y a de plus intime dans l’expérience de tout un chacun et de tout joueur possible ; une chef d’œuvre comme Zelda "donne à penser" en ce sens aussi et surtout que l’arbitraire amené par le joueur (son histoire personnel, ses intérêts personnels, etc.) dans l’instant de l’interaction avec l’oeuvre, par l’alchimie de l’art, rejoint l’essentiel, le plus lointain et le plus fondamental ; l’arbitraire s’élève alors à la dignité de ce qui peut être dit en public, à la dignité de ce qui doit être reconnu.

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"Zelda, Feijoada, même combat !"

Que chacun, donc, en fasse l’expérience à part lui : il ne semble pas exagéré de dire que la série est un chef d’œuvre qui consacre le jeu vidéo comme un art à part entière et comme un art majeur de notre temps, aux enjeux fondamentaux et qui restent encore presque entièrement à explorer.
Le problème de la justice et de la reconnaissance de la tradition culinaire portugaise dans la série Zelda n’est qu’un exemple parmi tant d’autres possibles.

par Tonton

Messages

  • Un regard enlevé et incisif que ne renierait pas Sokal. Merci Tonton.

    (mais un doute m’étreint : viens-je de lire une parodie de Lefebvre ou une parodie de Tonton ? voire les deux ?)


  • Il faudra tout de même qu’on t’offre un truc un jour Hell Pé ;) une sorte de label rouge "unique commentateur d’interface depuis 1905".


  • Hell Pé,

    Il faudrait écrire 10 articles de ce genre par jour et ce pendant un an pour introduire un tout petit peu de justice dans les discussions. La quantité de foutaises qui est produite sans arrêt est proprement déprimante (le plus souvent au nom de la sincerite, de l’experience vecue ou de la recherche d’un peu plus de notoriete).
    Je crois qu’une bonne image de ce que devrait etre le savoir vivre en matiere de reflexion est celle de la retenue : il ne faut decidement pas dire tout ce que l’on peut dire. Il ne faut pas faire caca devant tout le monde, mais bien plutot le faire chez soi et sans eprouver ensuite le besoin de brandir fierement son slip souillé.
    Bouveresse (et d’autres) soutient que l’approximation, l’a peu pres et l’association presque completement arbitraire d’idees confuses est un mode de pensee a part entiere et qui est celui qui est a la mode en ce moment. Il me semble reellement difficile de ne pas etre d’accord sur ce point. La retenue s’exprimerait au contraire au travers de l’effort de suivre les normes rationnelles de l’assertion : et il est sans doute preferable a tout prendre d’etre un peu constipe en ce genre de circonstances.
    Cet article n’est pas terrible parce qu’il est beaucoup trop manifestement stupide : l’effort de dissimulation devrait etre plus important et plus fin, ce qui me serait d’ailleurs pas bien diffcile.
    Je me moque certes de la ligne de conduite intellectuelle de Lefebvre, qui represente parfaitement je crois, comme dirait l’autre, ce que le grand siecle a qualifie de "betise" ou ce que H. Franckfurt appelle "l’art de dire des conneries" : etre instruit, cultive, plutot fin et capable de bien ecrire, mais sans reel souci pour la verite ou pour la logique : par une sorte de miracle, comme dirait Bouveresse, la verite et la logique prendront soin d’elles-memes.
    Il est aussi certain que bien de mes contributions sur Interface entrent dans cette categorie du bullshit (erreurs de jeunesse et stupidite incurable...) : aussi, pour repondre a ta question : ce sont les deux dont je me moque.


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Notes


[1Pour les faits réels dont il s’agit, on peut se reporter au travail de Martin Lefebvre : qu’il en soit remercié

[2Paul Ricoeur, "Le symbole donne à penser", in Esprit 27/7-8, 1959

[3Cf. Môha Memu, L’ontologie shintoïste au Japon, Sochaux, Éditions du curieux, 2011

[4On trouve cependant trace de tels problèmes dans le Parménide de Platon et la fameuse discussion ayant pour objet la boue ...

[5Cf. Serge Mean, L’acte de dévorer : pour une petite phénoménologie du rapport à la nature, Le Mans, Éditions du Coin, 2005

[6Un problème à la pointe de la biologie environnementale ou encore de la biologie microbienne : cf. au Collège de France les travaux de Philippe Sansonetti, qui mériteraient sans doute d’être enrichis par une reflexion sur la série Zelda

[7Cf. Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Folio/Essais, 2013

[8En passant par la Lorraine